Un paquebot dans les arbres – Valentin Goby

« C’est une tragédie silencieuse, celle de la famille Blanc au début des années 1960. Un récit en marge, celle de la maladie et de la misère au temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité sociale et des antibiotiques qui semblent clore l’histoire de la tuberculose. »

112800907-to_resize_150x3000Au début des années 1950, Mathilde Blanc est encore une petite fille quand son père part vivre quelques mois dans un sanatorium. Un début de tuberculose lui a été diagnostiqué. Quand il est de retour parmi les siens, plus rien ne va : il est faible, les affaires chutent, un cercle vicieux se met en place. Etre tuberculeux, c’est être pointé du doigt, s’isoler progressivement. Le café que tiennent Paulot et Odile perd des clients et ils ont du mal à faire face. Paulot est épuisé en permanence et le couple a de plus en plus de mal à se débarrasser de ses dettes. Ils multiplient pourtant les tentatives en ouvrant de nouveaux commerce, en partant vivre dans une ville voisine où ils ne sont pas connus.

« Ainsi est le drame dont je parle : anachronique et oublié. »

Mais sans aucun argent et sans couverture sociale, ils ne peuvent pas se soigner et sombrent dans la maladie, jusqu’au jour où une oeuvre de charité prend en charge le placement de Paulot et d’Odile dans un sanatorium. Annie, leur aînée, arrive à se sortir de cette situation en se mariant. En revanche, Mathilde et Jacques sont séparés et placés dans une famille d’accueil. Non seulement Mathilde est maltraitée par la femme qui l’a accueillie, mais elle vit particulièrement mal ce déchirement. Elle ne supporte pas d’être si loin de ses parents et de son petit frère et entreprend tout pour réunir de nouveau sa famille. Pour cela, elle fait preuve d’une abnégation et d’un amour immenses.

Voici un roman d’une richesse incroyable. Un paquebot dans les arbres mélange plusieurs genres avec réussite :

– de la poésie : on y lit un langage parfaitement poétique (« pleu-ré-sie, le poumon pleure ») et on y découvre surtout de magnifiques personnages (Paulot est un homme profondément joyeux, il est « dilaté par la musique et l’amour »)

– de la tragédie : tout du long du roman, le ton est régulièrement tragique (« Dans cette histoire, Annie est un personnage égoïste, heureux et intermittent », « je voudrais dire son histoire déchirante, singulière, aux confins de la maladie et du plus grand amour »)

Mais le fond de ce roman est l’amour au sein d’une famille. Mathilde voue un culte et a un profond amour pour son père, qui n’a pourtant aucune considération et aucun geste affectueux pour elle. Lui qui aurait aimé avoir un petit garçon après avoir eu Annie, la considère comme son fils et ne lui témoigne pas les gestes d’amour qu’il a pour son aînée. Mathilde redouble donc de stratagèmes pour attirer son attention ; elle est prête à tous les dangers pour que son père la remarque. Dans son esprit, les claques sont synonymes de caresses.

La quête de l’amour paternelle et la volonté infaillible de Mathilde pour reconstituer sa famille à tout prix la rendent bouleversante. Jamais un roman ne m’aura autant fait pleuré. On éprouve une empathie débordante pour cette adolescente qui survit dans la misère, jusqu’à ne plus avoir la force de vivre.

« A ceux qui lui diront, plus tard, quand tout sera fini, tu aurais dû demander, petite, elle rétorquera : vous auriez dû voir ».

« J’avais une amnésie pour le futur. »

A travers Mathilde, j’ai retrouvé les émotions ressenties en lisant les passages de Jane Eyre où cette dernière erre dans la campagne, au bord de la fatigue, du froid et de la faim. Autant vous dire que je considère Un paquebot dans les arbres comme un grand roman tragique. Valentine Goby raconte cette histoire familiale de la façon la plus réaliste et en même temps la plus touchante qu’il soit, tout en n’omettant jamais de la positionner dans le contexte social et politique des années 1950-1960.

Voici un coup de coeur supplémentaire. Que cette rentrée littéraire est belle !

Référence

Valentine Goby, Un paquebot dans les arbres, éditions Actes Sud, 272 pages

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