No home – Yaa Gyasi

NO HOME 3« Tu veux savoir ce qu’est la faiblesse ? C’est de traiter quelqu’un comme s’il t’appartenait. La force est de savoir qu’il n’appartient qu’à lui-même. »

Ce roman choral de Yaa Gyasi commence en 1764, au Ghana. Deux sœurs qui ne se sont jamais connues car elles ont été séparées très rapidement après leur naissance voient leurs vies bouleversées par la mise en place du commerce des esclaves. Effia est mariée au gouverneur du fort de Cape Coast, dont les sous-sols servent à emprisonner les esclaves avant leur traversée de l’Atlantique. Esi est une esclave détenue dans le même fort, et envoyée aux Etats-Unis. Les deux soeurs ont des enfants dont les vies seront radicalement différentes.

« Ces larmes étaient une sorte de routine. Elles étaient versées par toutes les femmes. Elles tombaient jusqu’à ce que le sol se transforme en boue. La nuit, Esi rêvait que, si elles pleuraient toutes à l’unisson, la boue se transformerait en une rivière qui les emporterait vers la mer. »

La descendance d’Effia se voit confier le rôle de commerçant d’esclaves et essaie de s’en défaire pour vivre libre et en paix. Les enfants et petits-enfants d’Esi grandissent quant à eux dans un pays qui les enchaîne et les renvoie systématiquement à la couleur de leur peau.

« Il savait dans sa chair, même s’il ne l’avait pas encore totalement enregistré dans son esprit, qu’en Amérique, le pire qui pouvait vous arriver était d’être noir. Pire que mort, vous étiez un mort qui marche. »

Chaque chapitre de No home est consacré à l’un des descendants d’Effia et d’Esi, ce qui offre au total près d’une trentaine de personnages principaux. Ils font presque tous l’expérience du nomadisme non choisi. Ils sont contraints de quitter leur famille et le village qui constitue leurs racines pour survivre : vendus comme esclaves, ou bien en cherchant à échapper à la mort, ou encore en se cachant pour essayer de vivre un semblant de bonheur.

Chaque personnage est raconté sur une partie de sa vie et sur un maximum d’une vingtaine de pages, ce qui ne laisse évidemment pas le temps de s’y attacher de la même manière que l’on s’attacherait à un personnage d’un roman plus classique. Mais là n’est pas l’objectif et l’intérêt de ce roman. Chacun de ces personnages permet de rendre l’Histoire de l’esclavage et des migrations qui en découlèrent plus palpable et concrète. Yaa Gyasi raconte l’Histoire à travers toutes les petites histoires et donne la parole à ceux qui n’ont jamais été entendus. Quelle réussite !

« Nous croyons celui qui a le pouvoir. C’est à lui qu’incombe d’écrire l’histoire. Aussi quand vous étudiez l’Histoire, vous devez toujours vous demander : « Quel est celui dont je ne connais pas l’histoire ? Quelle voix n’a pas pu s’exprimer ? » « 

Il est assez incroyable de constater que Yaa Gyasi a réussi à condenser près de 300 ans d’Histoire africaine et américaine en 450 pages, tout en faisant un travail de mémoire formidable. Elle tisse un lien ininterrompu entre Effia et Esi et leur descendance jusque dans les années 2000 : quel talent ! Je me suis passionnée pour ce roman que j’ai eu beaucoup de mal à lâcher à chaque interruption et où je me suis replongée avec avidité à chaque fois.

« C’était une chose de faire des recherches sur un sujet, une autre, ô combien différente, de l’avoir vécu. De l’avoir éprouvé. Comment expliquer à Marjorie que ce qu’il voulait capter avec son projet était la sensation du temps, l’impression d’être une part de quelque chose qui remontait si loin en arrière, qui était si désespérément vaste qu’il était facile d’oublier qu’elle, lui, chacun d’entre nous, en faisait partie – non pas isolément, mais fondamentalement. »

Yaa Gyasi nous prouve avec No home que la fiction est un moyen formidable pour arriver à cet objectif, certainement meilleur qu’un essai historique ou sociologique.

Merci à Léo, grâce à qui j’ai découvert ce roman. J’espère sincèrement que ma chronique vous aura également convaincu de vous y plonger.

Référence

Yaa Gyasi, No home, éditions Calmann-Lévy, traduction d’Anne Damour, 450 pages

Publicités

2 commentaires sur « No home – Yaa Gyasi »

    1. C’est vrai que ça ne facilite pas la lecture. Personnellement, j’ai essayé de retenir tous les noms des personnages alors que ce n’était pas nécessaire. L’objectif de ce roman n’est pas en soi de se souvenir de chaque personnage. Le message est différent et puis certains personnages ressortent du lot et font qu’on se souvient d’eux plus facilement. Malgré tout, si tu as cette crainte, je n’aurais pas tendance à t’inciter à lire ce roman.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s