Il n’en revint que trois – Gudbergur Bergsson

bergsson« Il affirmait que l’issue de cette histoire précise n’avait pas plus d’importance que celle de n’importe quel autre récit, ce qui comptait, c’étaient les péripéties entre le début et la fin. »

Trois sœurs ont quitté la ferme familiale perdue dans la campagne islandaise dans leur jeunesse, ne supportant plus cette vie. Un jour, leurs parents voient débarquer deux bébés, les filles de leurs propres filles et les élèvent comme leurs propres enfants. Dans les années 1940, elles font la connaissance d’un allemand qui semble vivre caché dans une grotte non loin de chez elles.

Gudbergur Bergsson raconte la vie de cette famille étrangement composée mais surtout le chamboulement de la Seconde Guerre mondiale pour les islandais.

« Si Hitler n’existait pas, les Amerloques ne seraient pas venus ici et nous serions encore des Esquimaux à la périphérie de la planète. »

Il m’est difficile de parler de ce roman, dont le début m’a pourtant beaucoup plu. Gudbergur Bergsson raconte d’abord l’Islande comme un pays fait d’une certaine superstition et d’une culture féerique. Les passages qui marquent cette culture au début du livre sont particulièrement magiques. Lire la suite de « Il n’en revint que trois – Gudbergur Bergsson »

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Les loyautés – Delphine de Vigan

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Hélène est professeure au collège. Elle perçoit une chose anormale chez l’un de ses élèves, Théo. Il y a chez lui quelque chose de cassé, quelque chose qu’il cache. Hélène est persuadée qu’il est maltraité, son comportement lui rappelant trop bien sa propose expérience. Quoiqu’il lui en coûte, elle fera tout pour l’aider et le sauver.

Mathis est le meilleur ami de Théo. Tous les deux, ils testent de nouvelles expériences, repoussent les limites de ce que leur corps peut accepter. Ils boivent jusqu’à s’en rendre malade. Mathis est de plus en plus gêné par ce que Théo le pousse à faire, mais ne sait pas comment sortir de cette spirale.

La mère de Mathis, Cécile, ne voit pas ce qui se passe sous ses propres yeux, trop occupée à devoir supporter son époux. Quant aux parents de Théo, ils sont divorcés et ni leur relation ni leur état de santé ne leur permettent de veiller sur leur enfant.

J’étais habituée à une Delphine de Vigan qui sait raconter les personnages sur le bord du gouffre, qui sait décrire les failles les plus profondes. Les personnages des Loyautés sont de ceux-là mais l’écriture est trop appuyée, trop grossière, trop rapide, pour que cela ait fonctionné sur moi. L’intrigue manque de finesse, comme si tous les ingrédients d’un bon roman triste avaient été réunis pour faire un livre qui se vende bien. Bref, je suis déçue car Delphine de Vigan a toujours su me toucher à travers ses romans.

Référence

Delphine de Vigan, Les loyautés, éditions JC Lattes,

Et soudain, la liberté – Caroline Laurent & Evelyne Pisier

PISIEREvelyne Pisier commença à travailler sur un roman autobiographique, qu’elle présenta à son éditrice Caroline Laurent. La relation d’écrivaine-éditrice se transforma en une amitié solide en l’espace de quelques mois. Lorsque Evelyne Pisier mourut sans avoir terminé son roman, Caroline Laurent fit le pari de finir cette oeuvre, en y incorporant des chapitres sur leur amitié et le travail de l’éditeur.

Evelyne Pisier raconte l’histoire de son alter ego, Lucie. Née en 1941, elle vécut dans une famille de haut-fonctionnaires français en Indochine puis en Nouvelle-Calédonie. Le début du roman est l’occasion de raconter une partie peu connue de l’Histoire française, celle de la Seconde Guerre mondiale depuis l’Indochine. Les pages sur la vie dans le camp de concentration japonais sont édifiantes. Le reste du roman s’attache beaucoup plus à raconter l’enfermement puis la libération de Mona, la mère de Lucie. Celle-ci prend goût à la liberté grâce à son amant et à la lecture et se défait petit à petit de l’emprise de son époux.

 La lecture de Et soudain, la liberté se fait par l’alternance des deux points de vue : celui d’Evelyne Pisier, qui mélange fiction et récit, et celui de Caroline Laurent, qui raconte la construction du livre, ses enjeux et ses discussions avec l’écrivaine. J’aurais aimé me contenter de la fiction proposée par Evelyne Pisier (ou bien d’un récit 100% autobiographique). Les chapitres de Caroline Laurent sur le rôle de l’éditeur et de l’écrivain ne m’ont rien appris et ont perturbé le rythme du roman. Lire la suite de « Et soudain, la liberté – Caroline Laurent & Evelyne Pisier »

Shibumi – Trevanian

SHIBUMINicholaï Hel est né en 1925 à Shanghaï d’une mère russe et d’un père allemand. Il a passé sa jeunesse en Chine, où il a appris à parler de nombreuses langues et où son éducation fut multiculturelle. Il vécut ensuite plusieurs années au Japon, dans une école d’enseignement du jeu de Go. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, il se fit recruter par les services d’occupation américaine comme décodeur de messages secrets. Il a ensuite fait carrière dans le contre-terrorisme, en tant que tueur à gage. A 50 ans, il a pris sa retraite dans le pays Basque, où il s’occupe en faisant de la spéléologie avec son ami Le Cagot.

Un jour, une jeune femme du nom d’Hannah Stern débarque dans son château afin de lui demander son aide et sa protection pour tuer les meurtriers de Septembre noir.

La venue de la jeune américaine va bouleverser la vie calme de Nicholaï Hel, la Mother Company (organisation supra-étatique visant à défendre les intérêts économiques des USA et des pays de l’OPEP) décidant de faire avorter tout potentiel projet d’aide de M. Hel.

« […] si nous renonçons à la beauté de notre lutte pour la vie, alors les barbares ont déjà gagné. » (page 102)

Les péripéties d’Hannah Stern sont finalement un prétexte pour raconter la vie de ce personnage incroyable qu’est Nicholaï Hel. A travers ce tueur à gages, Trevanian raconte l’Histoire du Japon, dont la culture a été bouleversée suite à l’occupation américaine et russe à partir de 1945. Le niveau historique de ce roman est assez impressionnant Lire la suite de « Shibumi – Trevanian »

Crime d’honneur – Elif Shafak

SHAFAK2Pembe et Jamila sont deux sœurs jumelles kurdes, enfants d’une famille nombreuse. Pembe a émigré en Angleterre avec son mari Adem et Jamila est restée en Turquie où elle exerce comme sage-femme. Dans les années 1960-70, Pembe et Adem construisent leur nouvelle vie dans un pays dont la langue même leur est étrangère et y élevent leurs trois enfants. Petit à petit, Adem a délaissé Pembe pour une autre femme et Pembe a fait la rencontre d’un homme dont elle est tombée amoureuse malgré la culpabilité qui la rongeait.

Nourri d’une culture qui considère la liaison de Pembe comme un déshonneur, son fils aîné Iskender la poignarde et purge une peine de plusieurs années en prison.

Elif Shafak raconte l’histoire de tous ces personnages et croise les récits et les époques : Pembe et Jamila dans les années 1970, Iskender depuis la prison en 1991, ainsi qu’Esma et Yunus, les deux autres enfants de Pembe.

« Quand on sait que vous avez un cœur de verre, on vous le brise. » (page 233)

Pembe et Jamila sont les tristes exemples de la domination masculine, dans une culture qui considère les femmes comme la propriété des hommes (d’un mari, d’un père, d’un fils aîné). Non seulement elles n’ont pas leur mot à dire sur le choix de l’homme avec lequel elles partageront leur vie, mais quand bien même celui-ci se conduirait de la pire des manières avec elles, elles n’ont pas le droit de le quitter. Cela serait considéré comme un déshonneur immense, affront qui devrait ensuite être lavé par un acte de cruauté de la part d’un homme proche.

Même si je n’ai pas ressenti d’accroche particulière avec les personnages et bien qu’ils ne m’aient pas manqué quand j’étais entre deux séances de lecture, j’ai apprécié ce roman pour l’ouverture qu’il apporte sur la situation de ces femmes. J’ai aimé l’atmosphère de conte et de légende du début du roman, qui plonge le lecteur dans la tradition de l’oralité de la culture kurde. Le passage fréquent d’un point de vue à un autre et d’une époque à une autre peut être déstabilisant si on ne lit pas ce livre par grandes séances de lecture. Ce changement de point de vue a néanmoins le grand intérêt de permettre d’aborder la question de l’expiation et du pardon.

Référence

Elif Shafak, Crime d’honneur, éditions Phébus, traduction de Dominique Letellier, 411 pages

Mes plus belles lectures 2017

2017 m’aura permis de redécouvrir Romain Gary, écrivain dont je n’aurais jamais soupçonné la capacité à m’émerveiller après une première lecture catastrophique de l’un de ses romans, il y a plusieurs années.

Grâce aux Bibliomaniacs, j’ai également fait beaucoup de magnifiques découvertes, comme Catherine Cusset, Jean Hegland, Julia Kerninon, Jacques Roumain, Nathan Hill…

Voici, en images, mes coups de coeur 2017 :

 

Le grand marin – Catherine Poulain

IMG_20171126_094945_053Du jour au lendemain, Lili a quitté Manosque-les-couteaux dans le sud de la France pour rejoindre l’Alaska. Elle traverse l’Atlantique en avion puis les Etats-Unis en bus jusqu’au port de l’Alaska où elle espère embarquer sur un bateau de pêche. C’est à bord du Rebel qu’elle fait ses premiers pas alors qu’elle ne connaît rien de la mer et de ses dangers. Elle doit constamment faire ses preuves et démontrer qu’elle est autant capable qu’un homme et qu’un marin expérimenté.

Lili tait ses blessures, accepte de dormir sur le sol, de sauter des repas. Elle montre une abnégation incroyable et est petit à petit intégrée au monde très viril et éprouvant des marins. Et parmi tous ces marins, se trouve le grand marin, l’homme dont elle tombe amoureuse. Le grand marin cherche de la stabilité, de la douceur, et représente pour Lili un nouveau risque, celui de perdre sa liberté durement gagnée.

J’ai plongé dans cet univers marin assez rapidement mais avec quelques difficultés. Il m’a bien fallu quelques dizaines de pages pour me faire à tout ce vocabulaire technique et le glossaire en fin de roman me fut d’une grande aide.

Lili est une jeune femme émouvante et pour laquelle on se prend facilement d’empathie. A travers ce personnage d’une grande humilité et humanité, on découvre des vies d’hommes faites de misère et d’alcool. La douce puissance de Catherine Poulain est de raconter tous ces personnages en retirant le filtre du jugement social : ceux qui sont habituellement vus comme des marginaux sont des hommes certes malheureux mais presque ordinaires.

J’ai été particulièrement impressionnée par les scènes de pêche, dont le récit relève presque du récit d’aventure. Le roman est très bien dosé puisqu’à cela s’ajoute une histoire d’amour racontée avec beaucoup de délicatesse.

Référence

Catherine Poulain, Le grand marin, éditions Points, 384 pages

La promesse de l’aube – Romain Gary

GARY« […] plus je regardais le visage vieilli, fatigué, de ma mère, et plus mon sens de l’injustice et ma volonté de redresser le monde et de le rendre honorable grandissaient en moi. J’écrivais tard dans la nuit. » (page 184)

Romain Gary, de son vrai nom Romain Kacew, n’a presque pas vécu avec son père et sa mère dut se débrouiller seule pour l’élever. Cette femme extravagante dotée d’un caractère affirmé a profondément marqué l’homme qu’il est devenu. Ils ont émigré de Russie en passant par la Pologne où il sont restés quelques temps avant de rejoindre le sud de la France.

Sa mère fut particulièrement présente dans la construction de son identité. Elle lui asséna l’idée qu’il allait devenir un grand homme, qu’il ferait de belles études, serait un grand artiste reconnu, officier puis ambassadeur. Elle tourna toute sa vie autour de son fils, afin qu’il réalise les ambitions qu’elle avait pour lui. Elle cumula les petits boulots pour qu’il soit toujours bien vêtu, bien nourri et qu’il étudie dans une bonne école. A la fin des années 1920, quand ils arrivent à Nice, elle en arrive à vendre de l’argenterie, à investir dans une société de taxi et à tenir un hôtel pension. Elle a une vraie âme de commercial et d’entrepreneur et une énergie folle quand il s’agit de mettre toutes les chances de son côté pour la réussite de son fils.

« Avec, au cœur, un tel besoin d’élévation, tout devenait abîme et chute. » (p. 366)

Il finit par intégrer une école militaire, puis l’armée de l’air pendant la Seconde Guerre mondiale et rejoignit les partisans de De Gaulle en Angleterre puis en Afrique du Nord.

Quel chef-d’oeuvre incroyable !

Du début à la fin du récit, j’ai été époustouflée par chaque choix de mot, par la justesse des phrases, par la finesse de la pensée de Romain Gary. La narration de chacune de chacun de ses souvenirs est à la fois pleine de beauté et source d’émerveillement. Je suis sortie de cette lecture avec la sensation d’avoir découvert ce qu’était la lumière et le regret de ne pas l’avoir découvert plus tôt. Lire la suite de « La promesse de l’aube – Romain Gary »

Epépé – Ferenc Karinthy

IMG_20171117_221249_335Dubaï est un linguiste hongrois qui s’envole en avion afin de participer à une conférence à Helsinki. Mais ce n’est qu’une fois arrivé à l’hôtel qu’il se rend compte que son avion n’est pas arrivé à bon port : sous le coup de la fatigue, de la foule et de l’empressement, il ne s’est pas rendu compte qu’il était dans une ville inconnue, qu’il était monté dans un bus par mécanisme et qu’on lui avait pris son passeport et gardé ses valises.

A l’hôtel, il se rend compte qu’il est incapable de comprendre un seul mot de la langue parlée dans cette ville. Il n’est pas plus capable de déchiffrer l’écriture de cette langue alors même qu’il est linguiste et qu’il en parle deux douzaines ! Dubaï erre dans la ville, impuissant et en colère : non seulement il n’arrive pas à obtenir de l’aide des habitants de cette mystérieuse cité mais il ne sait pas non plus se débrouiller pour arriver à commander un repas au restaurant. Comment se sortir de ce cauchemar linguistique ?

Il est rare d’être touché par un livre au point de savoir au bout de cinq pages ce que nous en penserons tout du long. Ce fut le cas avec celui-ci, qui m’a profondément ennuyée dès le début.

L’idée d’un linguiste perdu parmi des personnes dont il ne comprend pas la langue est une idée brillante mais l’histoire est racontée de manière bien trop plate pour que j’y trouve un quelconque intérêt. La tâche est bien évidemment difficile puisque les dialogues sont pratiquement absents, du fait de la nature de l’intrigue. Or, les dialogues ont toujours constitué pour moi un outil de dynamisme et de vie dans un livre. Dubaï n’arrivant pas à communiquer, il est l’unique personnage de ce roman, les autres personnes constituant un groupe incompréhensible dont peu se détachent et dont on ne sait absolument rien. Dès lors, l’identification est impossible. Lire la suite de « Epépé – Ferenc Karinthy »