No home – Yaa Gyasi

NO HOME 3« Tu veux savoir ce qu’est la faiblesse ? C’est de traiter quelqu’un comme s’il t’appartenait. La force est de savoir qu’il n’appartient qu’à lui-même. »

Ce roman choral de Yaa Gyasi commence en 1764, au Ghana. Deux sœurs qui ne se sont jamais connues car elles ont été séparées très rapidement après leur naissance voient leurs vies bouleversées par la mise en place du commerce des esclaves. Effia est mariée au gouverneur du fort de Cape Coast, dont les sous-sols servent à emprisonner les esclaves avant leur traversée de l’Atlantique. Esi est une esclave détenue dans le même fort, et envoyée aux Etats-Unis. Les deux soeurs ont des enfants dont les vies seront radicalement différentes.

« Ces larmes étaient une sorte de routine. Elles étaient versées par toutes les femmes. Elles tombaient jusqu’à ce que le sol se transforme en boue. La nuit, Esi rêvait que, si elles pleuraient toutes à l’unisson, la boue se transformerait en une rivière qui les emporterait vers la mer. »

La descendance d’Effia se voit confier le rôle de commerçant d’esclaves et essaie de s’en défaire pour vivre libre et en paix. Les enfants et petits-enfants d’Esi grandissent quant à eux dans un pays qui les enchaîne et les renvoie systématiquement à la couleur de leur peau. Lire la suite de « No home – Yaa Gyasi »

Un barrage contre le Pacifique – Marguerite Duras

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Dans les années 1930 en Indochine, une femme se bat contre l’administration coloniale française qui met tout en oeuvre pour la ruiner. Cette femme, que l’on ne connaît que sous le nom de « la mère », a acheté une concession agricole avec l’argent économisé pendant 15 ans, sans savoir que cette concession était inexploitable. Elle fit partie d’un grand nombre de français à qui fut attribué un terrain régulièrement inondé par le Pacifique, faute de pouvoir graisser la patte d’un agent colonial.

Aidée des villageois et de ses enfants, elle tenta de lutter contre le Pacifique en construisant des digues, qui ne tirent pas longtemps. Ruinée, elle est complètement désespérée d’avoir gaspillée autant d’années d’économies dans un projet stérile qu’elle ne pourra pas léguer à ses deux enfants, Joseph (20 ans) et Suzanne (17 ans).

L’unique solution de survie de ses enfants est la fuite : ils ne conçoivent pas de rester vivre dans ce lieu infertile, terre de malheur et de désespoir. Mais il leur est également extrêmement difficile d’abandonner leur mère. Pour essayer de s’en sortir, ils ne voient que peu de moyens : gagner de l’argent très rapidement (et pas nécessairement de manière honnête) et marier Suzanne à un homme riche.

« M. Jo s’empara de la main de Suzanne pour la retenir de glisser dans la cruauté. » (page 103)

Je n’avais absolument pas idée de ce qui m’attendait en lisant ce roman et j’étais à mille lieux d’envisager le poids de noirceur et de cruauté contenu dans celui-ci. Lire la suite de « Un barrage contre le Pacifique – Marguerite Duras »

Les proies – Thomas Cullinan

Les proiesMai 1864, Virginie. Alors qu’elle se promenait dans les bois, Amelia Dabney trouve un soldat Yankee blessé. Cette jeune fille de 13 ans n’est pas perturbée par le fait de croiser un soldat ennemi de la cause des Etats confédérés. Au contraire, elle décide de le secourir et l’amène jusqu’à la pension pour jeunes filles dans laquelle elle est scolarisée.

« C’était la première fois que je me trouvais aussi près d’un Yankee, et je me suis soudain rendu compte de quelque chose. Ils n’ont pas l’air très différents de nos soldats. » (page 12)

La pension de Miss Martha Farnsworth n’accueille plus que cinq demoiselles dans ces temps de guerre civile. En tout, 8 femmes y habitent : les pensionnaires, les deux sœursqui dirigent l’école, Martha et Harriet, et leur bonne Mattie.

John McBurney est un caporal originaire d’Irlande, qui a rejoint l’armée nordiste à peine débarqué aux Etats-Unis. Lorsqu’il se retrouve pris en charge au milieu de tant de jeunes filles, il vit dans un rêve. Chacune d’entre elles cherche à attirer son attention et à le séduire. Il ne sait plus où donner de la tête et les courtise toutes en cachette. Cela créé une véritable pagaille dans ce pensionnat où les adolescentes ont déjà beaucoup de mal à s’entendre en temps normal… Lire la suite de « Les proies – Thomas Cullinan »

Toxique – Samanta Schweblin

A19781 (1)Amanda est hospitalisée. Elle est prise dans une urgence, celle de raconter son histoire à David. Alors qu’elle était en vacances à la campagne, dans une maison qu’elle louait, Amanda croisa le chemin de Carla, la mère de David. Celle-ci lui raconta alors sa propre histoire, pleine de mystère : lorsqu’il était un tout petit enfant, David fut gravement malade. Il s’empoisonna dans une rivière et Carla dut avoir recours aux services d’une guérisseuse pour le sauver.

« Je ne peux pas croire en une telle histoire, mais à quel moment de l’histoire faut-il le dire ? »

Amanda raconte donc à la fois l’histoire de sa fille Nina mais aussi celle de Carla et David. Les histoires de ces deux mères et enfants se croisent et se recoupent. Samanta Schweblin maintient le lecteur dans un état de tension permanente extrêmement forte. Il est pratiquement impossible de reposer ce livre tant son mystère est saisissant. Bien que je ne sois pas une adepte des romans mêlant réalisme et magie, j’ai été totalement emportée par celui-ci, sans que je n’arrive vraiment à me l’expliquer. Le rythme de la narration d’Amanda y est certainement pour beaucoup puisque l’on sent qu’elle joue sa vie mais que d’autres vies sont également en jeu dans son témoignage. Lire la suite de « Toxique – Samanta Schweblin »

Bibliomaniacs #40

Pour notre 40ème émission, l’émission avant la pause des vacances, nous espérons que vous trouverez votre bonheur parmi les titres dont nous parlons :

  • Toxique de Samanta Schweblin, traduit de l’argentin par Aurore Touya, aux éditions Gallimard
  • Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, aux éditions Folio
  • Les proies de Thomas Cullinan, traduit de l’américain par Morgane Saysana, aux éditions Rivages/Noir

Bonne écoute !

Chaleur et poussière – Ruth Prawer Jhabvala

IMG_20170521_110319_945Olivia est l’épouse d’un administrateur anglais, Douglas, qui travaille en Inde pour le gouvernement britannique en 1923. Ils viennent récemment de se marier et elle découvre le quotidien d’une femme mariée dans un pays qui n’est pas le sien et où elle n’a absolument aucune activité pour la divertir. Malgré la chaleur de l’été, Olivia refuse de laisser son époux pour se réfugier dans les montagnes indiennes, plus fraîches. De toute façon, elle n’apprécie pas particulièrement la compagnie des autres épouses d’administrateurs et préfère passer ses journées seules, à attendre le retour de son époux après sa journée de travaille. Olivia est de plus en plus intriguée par un Prince indien, qu’elle appelle le Nawab, et dont elle reçoit de plus en plus fréquemment la visite en journée.

De nos jours, une jeune anglaise se rend en Inde, sur les traces de la première femme de son grand-père, Olivia. Cette dernière a quitté Douglas pour s’enfuir avec un Prince indien, et est ainsi devenue une sorte de légende familiale. Lire la suite de « Chaleur et poussière – Ruth Prawer Jhabvala »

Gouverneurs de la rosée – Jacques Roumain

IMG_20170514_085231_831Manuel retourne à Haïti après avoir passé 15 ans à Cuba, où il s’est exilé pour trouver du travail. Lorsqu’il retourne dans son village natal, Fonds-rouge, il découvre une campagne complètement dévastée par la sécheresse. L’eau ne tombe plus du ciel et ne draine plus les sols ; plus rien ne pousse. Plutôt que de chercher une solution à leur problème, les habitants attendent l’arrivée de la pluie en priant.

« quand la volonté de l’homme se fait haute et dure comme les montagnes il n’y a pas de force sur terre ou en enfer pour l’ébranler et la détruire. » (page 88)

Manuel ne supporte pas ce fatalisme haïtien et décide de prendre les choses en mains : il redoublera d’efforts et trouvera une source d’eau pour irriguer les champs. Bien que le village soit divisé en deux clans et qu’il fasse partie de la famille à l’origine de la division, il met au point un schéma qui assurera la fédération du village en même temps que son nouvel essor agricole.

« – Tu vois, c’est la plus grande chose au monde que tous les hommes sont frères, qu’ils ont le même poids dans la balance de la misère et de l’injustice. » (p.88)

Je crois n’avoir encore jamais lu de roman politique aussi bien réussi et émouvant. Lire la suite de « Gouverneurs de la rosée – Jacques Roumain »

Frankie Addams – Carson McCullers

IMG_20170508_093542_320Géorgie, août 1944.

Frankie Addams a 12 ans. Elle passe son été entourée de son cousin John Henry et de la bonne de sa famille, Berenice. Frankie souffre d’un ennui terrible : elle a été exclue du club des jeunes filles de sa ville et n’a donc plus aucune amie avec qui occuper son temps pendant ses vacances. Frankie passe ses journées à tourner en rond dans sa maison et dans son quartier, à broyer du noir. Elle attend avec impatience le jour du mariage de son frère. Ce jour-là, non seulement elle aura le sentiment de faire partie d’une famille, mais elle pourra également en profiter pour ne plus retourner à son quotidien ennuyeux. Elle rêve de s’évader avec son frère et sa belle-sœur après leur mariage.

« Tu sais, dit-elle, c’est difficile pour moi d’admettre que le monde tourne sur lui-même à une vitesse de mille miles à l’heure. »

Ce court roman est d’une richesse que je ne soupçonnais pas. Carson McCullers réussit à écrire une histoire où l’héroïne s’ennuie du matin au soir, sans jamais ennuyer son lecteur ! Elle a un vrai don pour modeler le temps : tantôt elle accélère les moments attendus impatiemment et tantôt elle ralentit les heures d’attente. Lire la suite de « Frankie Addams – Carson McCullers »

L’homme qui mit fin à l’Histoire – Ken Liu

51-uskAomXL._SX343_BO1,204,203,200_Akemi Kirino a participé à la découverte des particules Bohm-Kirino, et ainsi à la création d’une procédure scientifique permettant de retourner dans le passé. L’historien Evan Wei utilisa ce procédé dans le but de recherches qu’il mena sur l’Unité 731. Il s’agit d’une unité militaire japonaise basée en Mandchourie dans les années 1930 et 1940, qui réalisa des expérimentations abominables sur des hommes et femmes chinois et qui eut pour conséquence le meurtre de masse de plusieurs centaines de milliers de personnes.

La particularité de la procédure de retour dans le passé d’Akemi Kirino est qu’une fois une personne envoyée à un endroit et à un moment du passé, il n’est plus possible de renvoyer une autre personne aux mêmes conditions. Ainsi, ce qu’une personne a pu observer du passé sera ensuite effacé à jamais.

Ce procédé physique soulève beaucoup de questions très intéressantes : à qui appartient l’Histoire ? Qui a la souveraineté du passé et notamment celui de la Mandchourie à cette époque ? En quoi consiste le Droit international de la gestion du passé, de l’Histoire et de la Mémoire ? Lire la suite de « L’homme qui mit fin à l’Histoire – Ken Liu »

Sans parler du chien – Connie Willis

Sans-parler-du-chienNed Henry est un historien anglais du milieu du XXIème siècle. Il travaille pour Lady Schrapnell à la reconstruction et reconstitution à l’identique de la Cathédrale de Coventry, qui a été rasée par les bombes allemandes lors de la Seconde Guerre mondiale. Afin que la cathédrale soit absolument identique à celle d’origine, Lady Schrapnell ne lésine pas sur les moyens et s’est offert une équipe d’historiens qui voyage dans le temps, afin de reproduire l’intérieur de la cathédrale de la façon la plus fidèle. Ned Henry est chargé de retrouver la potiche de l’évêque, un objet religieux connu pour sa laideur mais qui a une vraie valeur familiale et sentimentale pour lequel Lady Schrapnell.

Après avoir été propulsé en 1940, Ned Henry est de nouveau en voyage dans le temps. Il est envoyé en 1888, chez les ancêtres de Lady Schrapnell. Sa mission consiste non seulement à se reposer (pour limiter les effets du déphasage temporel) mais surtout à retrouver la potiche, à ramener un chat auprès de sa jeune maîtresse et à limiter les dégâts des incongruités temporelles nées de tous les voyages dans le temps des historiens. Un sacré programme !

L’Histoire est au cœur de ce roman très très long. Toute l’intrigue tourne à la fois autour de la reconstitution du passé (à travers la cathédrale de Coventry) et sur le respect de celui-ci, afin de ne surtout pas y apporter de modification. Ned Henry est en permanence tourmenté par l’idée qu’une de ses actions en 1888 puisse avoir un impact sur le tournant de la Seconde Guerre mondiale. L’un de ses objectifs est de veiller à ce que Tossie Mering, l’ancêtre de Lady Schrapnell, épouse bien un mystérieux homme dont le nom commence par un C. En effet, toute modification du passé pourrait avoir un effet papillon sur l’Histoire future et notamment bouleverser totalement l’issue de la Seconde Guerre mondiale.  Lire la suite de « Sans parler du chien – Connie Willis »