Chaleur et poussière – Ruth Prawer Jhabvala

IMG_20170521_110319_945Olivia est l’épouse d’un administrateur anglais, Douglas, qui travaille en Inde pour le gouvernement britannique en 1923. Ils viennent récemment de se marier et elle découvre le quotidien d’une femme mariée dans un pays qui n’est pas le sien et où elle n’a absolument aucune activité pour la divertir. Malgré la chaleur de l’été, Olivia refuse de laisser son époux pour se réfugier dans les montagnes indiennes, plus fraîches. De toute façon, elle n’apprécie pas particulièrement la compagnie des autres épouses d’administrateurs et préfère passer ses journées seules, à attendre le retour de son époux après sa journée de travaille. Olivia est de plus en plus intriguée par un Prince indien, qu’elle appelle le Nawab, et dont elle reçoit de plus en plus fréquemment la visite en journée.

De nos jours, une jeune anglaise se rend en Inde, sur les traces de la première femme de son grand-père, Olivia. Cette dernière a quitté Douglas pour s’enfuir avec un Prince indien, et est ainsi devenue une sorte de légende familiale.

Ruth Prawer Jhabvala raconte ainsi deux histoires simultanément : celle mystérieuse d’Olivia et celle moderne de cette jeune narratrice qui découvre un pays exotique. Le récit de l’histoire d’Olivia est marqué par un certaine langueur, l’écriture de l’auteur transmettant l’ambiance humide, lourde et lente du quotidien de cette jeune femme solitaire. Olivia est une Emma Bovary anglaise, qui se morfond d’ennui au fin fond de l’Inde. Bien qu’elle aime son époux, elle ne peut s’empêcher d’être attirée par le Nawab. Ruth Prawer Jhabvala excelle à montrer à quel point son héroïne de 1923 se cache la réalité de ses sentiments.

Bien que le récit parallèle qui met en avant une héroïne contemporaine ne m’ait pas particulièrement emballée (cela m’a même ennuyée quelques fois), je lui trouve tout de même un intérêt : cette histoire permet de mettre en perspective ce que peut ressentir une jeune femme dans un pays aussi différent du sien.  En effet, alors que la narration en 1923 ne traite pas directement des sentiments d’Olivia (ils sont suggérés, tout au plus), celui contemporain aide beaucoup plus à se projeter dans la tête de l’héroïne.

Malgré tout, je crois que j’aurais grandement préféré un livre entièrement tourné autour d’Olivia, et bien plus développé. Le gros bémol de ce roman reste l’ennui suscité par la lecture de la narration de l’héroïne moderne alors même que l’ennui d’Olivia n’est absolument pas ennuyeux… quel paradoxe !

Référence

Ruth Prawer Jhabvala, Chaleur et poussière, éditions Libretto, 198 pages

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Gouverneurs de la rosée – Jacques Roumain

IMG_20170514_085231_831Manuel retourne à Haïti après avoir passé 15 ans à Cuba, où il s’est exilé pour trouver du travail. Lorsqu’il retourne dans son village natal, Fonds-rouge, il découvre une campagne complètement dévastée par la sécheresse. L’eau ne tombe plus du ciel et ne draine plus les sols ; plus rien ne pousse. Plutôt que de chercher une solution à leur problème, les habitants attendent l’arrivée de la pluie en priant.

« quand la volonté de l’homme se fait haute et dure comme les montagnes il n’y a pas de force sur terre ou en enfer pour l’ébranler et la détruire. » (page 88)

Manuel ne supporte pas ce fatalisme haïtien et décide de prendre les choses en mains : il redoublera d’efforts et trouvera une source d’eau pour irriguer les champs. Bien que le village soit divisé en deux clans et qu’il fasse partie de la famille à l’origine de la division, il met au point un schéma qui assurera la fédération du village en même temps que son nouvel essor agricole.

« – Tu vois, c’est la plus grande chose au monde que tous les hommes sont frères, qu’ils ont le même poids dans la balance de la misère et de l’injustice. » (p.88)

Je crois n’avoir encore jamais lu de roman politique aussi bien réussi et émouvant. Lire la suite de « Gouverneurs de la rosée – Jacques Roumain »

Frankie Addams – Carson McCullers

IMG_20170508_093542_320Géorgie, août 1944.

Frankie Addams a 12 ans. Elle passe son été entourée de son cousin John Henry et de la bonne de sa famille, Berenice. Frankie souffre d’un ennui terrible : elle a été exclue du club des jeunes filles de sa ville et n’a donc plus aucune amie avec qui occuper son temps pendant ses vacances. Frankie passe ses journées à tourner en rond dans sa maison et dans son quartier, à broyer du noir. Elle attend avec impatience le jour du mariage de son frère. Ce jour-là, non seulement elle aura le sentiment de faire partie d’une famille, mais elle pourra également en profiter pour ne plus retourner à son quotidien ennuyeux. Elle rêve de s’évader avec son frère et sa belle-sœur après leur mariage.

« Tu sais, dit-elle, c’est difficile pour moi d’admettre que le monde tourne sur lui-même à une vitesse de mille miles à l’heure. »

Ce court roman est d’une richesse que je ne soupçonnais pas. Carson McCullers réussit à écrire une histoire où l’héroïne s’ennuie du matin au soir, sans jamais ennuyer son lecteur ! Elle a un vrai don pour modeler le temps : tantôt elle accélère les moments attendus impatiemment et tantôt elle ralentit les heures d’attente. Lire la suite de « Frankie Addams – Carson McCullers »

L’homme qui mit fin à l’Histoire – Ken Liu

51-uskAomXL._SX343_BO1,204,203,200_Akemi Kirino a participé à la découverte des particules Bohm-Kirino, et ainsi à la création d’une procédure scientifique permettant de retourner dans le passé. L’historien Evan Wei utilisa ce procédé dans le but de recherches qu’il mena sur l’Unité 731. Il s’agit d’une unité militaire japonaise basée en Mandchourie dans les années 1930 et 1940, qui réalisa des expérimentations abominables sur des hommes et femmes chinois et qui eut pour conséquence le meurtre de masse de plusieurs centaines de milliers de personnes.

La particularité de la procédure de retour dans le passé d’Akemi Kirino est qu’une fois une personne envoyée à un endroit et à un moment du passé, il n’est plus possible de renvoyer une autre personne aux mêmes conditions. Ainsi, ce qu’une personne a pu observer du passé sera ensuite effacé à jamais.

Ce procédé physique soulève beaucoup de questions très intéressantes : à qui appartient l’Histoire ? Qui a la souveraineté du passé et notamment celui de la Mandchourie à cette époque ? En quoi consiste le Droit international de la gestion du passé, de l’Histoire et de la Mémoire ? Lire la suite de « L’homme qui mit fin à l’Histoire – Ken Liu »

Sans parler du chien – Connie Willis

Sans-parler-du-chienNed Henry est un historien anglais du milieu du XXIème siècle. Il travaille pour Lady Schrapnell à la reconstruction et reconstitution à l’identique de la Cathédrale de Coventry, qui a été rasée par les bombes allemandes lors de la Seconde Guerre mondiale. Afin que la cathédrale soit absolument identique à celle d’origine, Lady Schrapnell ne lésine pas sur les moyens et s’est offert une équipe d’historiens qui voyage dans le temps, afin de reproduire l’intérieur de la cathédrale de la façon la plus fidèle. Ned Henry est chargé de retrouver la potiche de l’évêque, un objet religieux connu pour sa laideur mais qui a une vraie valeur familiale et sentimentale pour lequel Lady Schrapnell.

Après avoir été propulsé en 1940, Ned Henry est de nouveau en voyage dans le temps. Il est envoyé en 1888, chez les ancêtres de Lady Schrapnell. Sa mission consiste non seulement à se reposer (pour limiter les effets du déphasage temporel) mais surtout à retrouver la potiche, à ramener un chat auprès de sa jeune maîtresse et à limiter les dégâts des incongruités temporelles nées de tous les voyages dans le temps des historiens. Un sacré programme !

L’Histoire est au cœur de ce roman très très long. Toute l’intrigue tourne à la fois autour de la reconstitution du passé (à travers la cathédrale de Coventry) et sur le respect de celui-ci, afin de ne surtout pas y apporter de modification. Ned Henry est en permanence tourmenté par l’idée qu’une de ses actions en 1888 puisse avoir un impact sur le tournant de la Seconde Guerre mondiale. L’un de ses objectifs est de veiller à ce que Tossie Mering, l’ancêtre de Lady Schrapnell, épouse bien un mystérieux homme dont le nom commence par un C. En effet, toute modification du passé pourrait avoir un effet papillon sur l’Histoire future et notamment bouleverser totalement l’issue de la Seconde Guerre mondiale.  Lire la suite de « Sans parler du chien – Connie Willis »

Bibliomaniacs #38

Envie de remonter le temps ? et même de voyager à bord d’un vaisseau spatial ? Pour notre 38ème émission des Bibliomaniacs, nous vous faisons remonter le temps. Prenez garde au déphasage temporel et aux incongruités historiques qui pourraient survenir !

Nous vous parlons de :

  • L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu
  • La guerre éternelle de Joe Haldeman
  • Sans parler du chien de Connie Willis

N’hésitez pas à nous laisser des message sur le site de l’émission ou sur Facebook, ça nous fait toujours plaisir !

La guerre éternelle – Haldeman & Marvano

guerreeternelle_intDes hommes sont partis dans l’espace, afin de coloniser des planètes lointaines. Près de la constellation du Taureau, l’un des vaisseaux des colons est attaqué ; des femmes et des enfants périssent. Un nouvel ennemi est déclaré : les Taurans. Pour protéger les humains contre cet ennemi étranger inconnu et effrayant, un corps militaire spécial est créé : une sorte d’armée de l’ONU pour l’exploration spatiale. 50 hommes et 50 femmes constituent l’élite de cette armée ; ils ont été choisis pour leur haut QI et leur excellente condition physique.

William Mandella fait partie de ce corps militaire d’élite et raconte son quotidien dans cette guerre dont il ne voit pas la fin : le casus belli, l’enrôlement, la préparation militaire, les combats, les pertes humaines, la célébration des héros…

« J’ai le sentiment qu’il va y avoir encore beaucoup de morts, beaucoup de chagrin… » (page 76)

Cette adaptation BD du roman de Joe Haldeman commence par un avant-propos particulièrement intéressant. Celui-ci est à lire avant de débuter la BD, afin de faciliter l’analyse comparative de celle-ci. Dans l’avant-propos, Joe Haldeman explique comment il en est venu à écrire ce roman et dans quel but. Lorsqu’il est revenu de la guerre du Vietnam, il a très rapidement ressenti le besoin d’écrire sur cette expérience traumatisante, ce qu’il fit. Lire la suite de « La guerre éternelle – Haldeman & Marvano »

Une activité respectable – Julia Kerninon

9782812612039Julia Kerninon garde des souvenirs forts d’une enfance heureuse, entourée de ses parents et de sa sœur. Son père et sa mère étaient de vrais routards. Dans leur jeunesse, ils ont parcouru les routes de l’Amérique avec un sac à dos sur leurs épaules. Julia leur doit beaucoup. Si son enfance fut si heureuse, c’est qu’elle fut bercée par leur douceur, tendresse et amour.

Sa mère l’a initiée à la passion de la lecture dès son plus jeune âge. C’est grâce à cette femme qui lisait des billets de banque lorsqu’elle n’avait plus rien à lire sous la main, qu’elle est devenue l’écrivaine qu’elle est aujourd’hui. Sa mère lui a non seulement transmis son addiction pour la littérature mais elle lui a également insufflé une vraie rigueur professionnelle : Julia apprit dès la fin de son adolescence que l’écriture était un vrai travail qui nécessitait de se lever tôt et de s’astreindre à une réelle organisation.

Julia a structuré sa vie de façon à pouvoir faire de l’écriture son métier : pour elle, gagner de l’argent en tant que serveuse l’été n’était qu’un moyen d’économiser suffisamment pour écrire pendant un an.

Ce très court récit est une petite pépite pour tous les amoureux des livres. Les mots coulent avec douceur et on peut lire et relire ce texte sans s’ennuyer. Je l’ai lu deux fois, à deux semaines d’intervalles et je m’extasiais tout autant la deuxième fois. L’objet d’Une activité respectable est passionnant puisque Julia Kerninon raconte comment elle est devenue la femme et l’écrivaine qu’elle est aujourd’hui. Pour cela, elle écrit ses années d’apprentissage auprès des livres, de sa mère, d’amis poètes et de ses colocataires de Budapest. Quant à son écriture, elle est d’une très grande beauté, de part sa sobriété et sa capacité à choisir les bons mots. Ce petit livre de 60 pages seulement est un condensé d’expériences humaines, ce qui explique qu’on ne puisse se lasser de le lire et relire.

Référence

Julia Kerninon, Une activité respectable, éditions La brune au rouergue, 60 pages

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Lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2017

Trois saisons d’orage – Cécile Coulon

cvt_trois-saisons-dorages_2054André est un jeune médecin généraliste lorsqu’il s’installe aux Trois Gueules, un lieu qui rassemble toute une industrie en plein essor grâce à ses falaises, transformées en carrière. Il voit dans les fourmis blanches, ces hommes travaillant sans relâche la pierre, une clientèle au potentiel intéressant. Mais s’il décide de s’installer dans cette campagne, c’est à cause de La Cabane, cette grande maison au milieu de la nature.

Quelques années après s’y être installé, il découvre qu’il est le père de Benedict, un petit garçon élevé à la ville par Elise, qui fut son amante. André se rapproche de son fils, jusqu’au point où ce dernier ne veuille plus quitter La Cabane. Benedict apprend alors le métier de médecin et comme son père, il soigne les villageois, qui sont de plus en plus nombreux. Il fait lui aussi sa vie aux Trois Gueules, tombe amoureux d’Agnès avec qui il a une fille, Bérangère.

« Dehors, la nuit tombait, le ciel prenait des teintes orangées qui coloraient leurs visages, ils ressemblaient à des créatures infernales, perdues au paradis. » (page 106)

Voici un roman au ton bien particulier, qui m’a immédiatement plongée dans le registre de la tragédie. Lire la suite de « Trois saisons d’orage – Cécile Coulon »