L’origine de nos amours – Erik Orsenna

amours orsenna.jpgVoici un billet un peu atypique car j’ai l’habitude de vous parler de mes lectures de manière assez classique : après vous en avoir expliqué la trame principale, j’essaie de vous partager mon humble critique. Je fais une exception à cet usage avec ce très beau roman d’Erik Orsenna. Dans L’origine de nos amours, il parle de sa relation avec son père et de ce qu’ils ont en commun : des échecs sentimentaux et une incapacité à faire durer leurs relations amoureuses.

Comme habituellement, j’ai adoré lire Erik Orsenna, qui a un talent de conteur dont je ne me lasse jamais. Et pour vous en convaincre, j’ai choisi un extrait particulièrement poétique :

« Plus tard, allongé dans mon lit, ma lampe éteinte, je me souviens de m’être dit : quand tu mens, des ailes te poussent. Plus rien ne t’emprisonne. Et je me suis endormi oiseau. Ainsi naissent les vocations d’écrivains. » (page 42)

Référence

Erik Orsenna, L’origine de nos amours, éditions Stock, 275 pages

Le dernier amour d’Attila Kiss – Julia Kerninon

51gsyaxX4mL._SX210_Attila Kiss a 40 ans quand il quitte tout. Il était marié avec la fille d’un grand mafieux et a fait l’erreur d’accepter de travailler pour lui. Il est tombé dans un cercle vicieux dont il était très difficile de sortir. La seule chose qui lui maintenait la tête hors de l’eau était sa double vie : il avait une maîtresse, dont il eut trois enfants. Le jour où sa femme le découvrit, il abandonna absolument tout de sa vie pour partir travailler à la campagne comme peintre dans le bâtiment.

« l’amour est la forme la plus haute de curiosité. » (page 60)

Attila rencontre Theodora, qui n’a que 25 ans et ils tombent amoureux. Très rapidement, ils vivent ensemble malgré leurs différences d’âge et de culture. Alors qu’il hait par-dessus tout les étrangers, elle est autrichienne. L’Histoire nationale de la Hongrie et les relations de ce pays avec l’Autriche ont une résonance bien particulière pour lui, et il ne peut s’empêcher d’en vouloir à Theodora.

« Tu étais sur la Riviera, petite fille, et tu avais le soleil dans les yeux. » (p.78)

Julia Kerninon raconte une histoire d’amour et celle d’un sabotage amoureux. Attila apprend à connaître Theodora petit à petit et tente malgré lui de retourner le passé de Theodora contre elle, comme s’il voulait faire capoter leur amour.

« Comme il l’avait réduite auparavant à la musique, il la réduisit cette fois à la densité de sa sécheresse, et oublia que la vérité ne se répartit pas exclusivement entre la parole et le silence, entre ce qui est dit et ce qui est tu, mais qu’elle occupe d’abord et surtout les territoires immenses et sans nom qui les séparent. » (p.80)

Julia Kerninon dissèque la relation amoureuse avec beaucoup de finesse. Elle montre un personnage principal qui découvre son amante par bribes, en fonction de ce qu’elle lui dévoile. L’image qu’Attila a de Theodora évolue à mesure qu’il apprend à la connaître alors même que le comportement de la jeune femme reste le même à son égard.

J’ai beaucoup aimé ce court roman car il est extrêmement dense. Il s’agit d’une analyse très minutieuse de la relation de couple, ce qui m’a fait penser au travail de Benjamin Constant dans Adolphe, de ce point de vue. Ce roman correspond entièrement à la littérature que j’aime et que je considère comme de la grande littérature, celle qui touche à l’essentiel.

Référence

Julia Kerninon, Le dernier amour d’Attila Kiss, éditions la brune au Rouergue, 123 pages

Ressentiments distingués – Christophe Carlier

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« Dans les champs, les corbeaux voletaient, plus arrogants qu’à l’ordinaire, lançant à tout venant des cris de triomphe. Ils semblaient pressentir l’heure de leur avènement. » (page 18)

Sur une petite île bretonne où tout le monde se connaît, le facteur se transforme en un messager peu ordinaire. Du jour au lendemain, les habitants de l’île reçoivent d’étranges cartes postées depuis l’île et non signées. L’un des insulaires effraie ses voisins en leur postant des messages visant à leur montrer sa connaissance de leurs secrets intimes. Le corbeau sème la pagaille parmi les insulaires. Qui peut-il bien être ? Pourquoi cherche-t-il à troubler l’ordre public ? Où s’arrêtera-t-il ?

Ce court roman se déguste avec plaisir. Lire la suite de « Ressentiments distingués – Christophe Carlier »

Winter is coming – Pierre Jourde

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Dans ce récit littéraire autobiographique, Pierre Jourde raconte la maladie de son fils Gabriel, atteint d’une maladie extrêmement rare pour laquelle il n’existe pas de traitement permettant une guérison. Tous les traitements existants ne permettaient que de prolonger de quelques mois (voire de quelques années) l’espérance de vie des malades.

Entre la découverte de sa maladie et son décès, moins d’une année s’est écoulée. Plusieurs mois après le décès de Gabriel, Pierre Jourde se met à écrire à la fois sur la découverte de la maladie de son fils et les mois qui s’en suivirent, mais aussi sur son décès et le deuil.

Pierre Jourde raconte sa propre colère suite à la découverte de la maladie et à chaque moment où il apprenait que celle-ci avait progressé. La seconde partie du récit est particulièrement dure : Pierre Jourde raconte la fin de l’espoir, la préparation au décès et le deuil. Comme vous l’aurez compris, ce texte est avant tout un texte sur la colère d’un père face à cette injustice terrible qu’est la perte d’un enfant, mais c’est aussi un texte sur Gabriel et sur la personne qu’il était.

« Nul n’était plus incarné que toi, tes nourritures étaient terrestres, c’étaient l’eau où nager, la chaleur en laquelle te lover voluptueusement. » (page 130)

En lisant Winter is coming, l’émotion est de plus en plus forte à mesure que l’on tourne les pages, pour atteindre son paroxysme dans les pages sur le manque, l’absence et la posture du deuil.

Référence

Pierre Jourde, Winter is coming, éditions Gallimard, 158 pages

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Lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2017

La téméraire – Marine Westphal

La téméraire« […] elle avait quelque chose d’une tasse de porcelaine mal rangée, au bord de la chute, en détresse. » (page 44)

Sali attend le décès de son conjoint Bartolomeo, qu’elle aime depuis 36 ans. Victime d’un AVC et sauvé de justesse, Bartolomeo sombre petit à petit dans la mort. Après un épisode à l’hôpital, Sali prend soin de lui au sein de leur foyer. Cela fait huit mois qu’elle s’oublie et se laisse aller. Elle ne le quitte pas des yeux. Elle ne veut pas rater un éventuel réveil ou même un mouvement de paupière de celui qu’elle aime et qu’elle ne se résout pas à voir partir. Leurs deux enfants, Gabin et Maïa, vivent avec ce décès imminent comme ils le peuvent.

J’ai été surprise par le style de Marine Westphal. Sans que l’on s’en aperçoive, elle passe avec subtilité de la poésie à un style très direct, voire cru. Elle sait concilier la douceur et la tendresse de l’amour de Sali avec l’aspect mécanique des actes médicaux qu’elle pratique. Marine Westphal manie son texte avec facilité et grâce.

Bien que je m’attendais à être bien plus touchée par ce roman à la thématique si sensible, je vous le recommande. Ce petit livre ne vous demandera que deux heures de lecture et se lira avec facilité et fluidité malgré une thématique qui peut pourtant sembler pesante. C’est certainement dû à cette belle fin, qui m’a donné une impression de grandeur et d’air pur, tout en contraste avec la maladie de Bartolomeo.

Référence

Marine Westphal, La téméraire, éditions Stock, 138 pages

Rapatriés – Néhémy Pierre-Dahomey

134451_couverture_Hres_0Quatrième de couverture : « Belliqueuse Louissaint, jeune haïtienne au caractère intrépide, tente une traversée clandestine de la mer des Caraïbes pour rejoindre les États-Unis. Le voyage échoue. Elle y laisse un enfant. De retour sur le sol natal, elle est forcée de s’installer sur une terre désolée, réservée par l’état aux clandestins infortunés. L’endroit est baptisé Rapatriés. Les conditions de vie dans ce lotissement de boat people contraignent Belli à un choix déchirant : elle fait adopter ses deux filles, Bélial et Luciole.

Bélial vivra en France sous la tutelle de Pauline, une employée d’ONG qui voit en l’enfant une nouvelle raison de vivre. Quant à Luciole, elle disparaît dans les vastes confins de l’Amérique du Nord. Plus tard, l’une des deux jeunes filles reviendra en Haïti, mais quand se présentera le moment des retrouvailles, un ultime exil aura marqué leur mère. »

Comme il est rare que je me contente de la quatrième de couverture pour parler d’un roman ! Malheureusement, ayant abandonné cette lecture au bout de 34 pages, je ne saurais en dire grand chose, si ce n’est expliquer mon abandon.

J’ai très rapidement vu qu’il me serait impossible de me faire au style de ce roman. Lire la suite de « Rapatriés – Néhémy Pierre-Dahomey »

Arrête avec tes mensonges – Philippe Besson

9782260029885« la vraisemblance importe plus que la vérité, [que] la justesse compte davantage que l’exactitude et surtout [qu’]un lieu, ce n’est pas une topographie mais la manière dont on le raconte, pas une photographie mais une sensation, une impression. » (page 84)

Philippe Besson a pris conscience de son homosexualité très tôt, à 11 ans. Dans Arrête avec tes mensonges, il raconte son premier amour, Thomas Andrieu. Grâce à lui, il découvrit à 17 ans la sexualité, l’amour et le sentiment d’abandon.

« Il sourit pour que j’emporte son sourire avec moi. » (page 122)

Ce fils d’instituteur doué à l’école est reconnu pour ses bonnes notes et son sérieux. Philippe n’a pas vraiment d’amis, sa position en tête de classe lui apportant pas mal d’antipathie. Il est également moqué par ses camarades, qui miment une attitude efféminée en sa présence et s’amusent à l’insulter.

Philippe Besson se souvient des quelques mois d’apprentissage de l’amour pendant lesquels il vécut sans réellement le savoir un amour qui marqua sa vie et notamment sa vie d’écrivain. Il raccroche chacun des épisodes de cette expérience amoureuse fondatrice aux textes qu’ils écrivit des années plus tard. Lire la suite de « Arrête avec tes mensonges – Philippe Besson »

Une activité respectable – Julia Kerninon

9782812612039Julia Kerninon garde des souvenirs forts d’une enfance heureuse, entourée de ses parents et de sa sœur. Son père et sa mère étaient de vrais routards. Dans leur jeunesse, ils ont parcouru les routes de l’Amérique avec un sac à dos sur leurs épaules. Julia leur doit beaucoup. Si son enfance fut si heureuse, c’est qu’elle fut bercée par leur douceur, tendresse et amour.

Sa mère l’a initiée à la passion de la lecture dès son plus jeune âge. C’est grâce à cette femme qui lisait des billets de banque lorsqu’elle n’avait plus rien à lire sous la main, qu’elle est devenue l’écrivaine qu’elle est aujourd’hui. Sa mère lui a non seulement transmis son addiction pour la littérature mais elle lui a également insufflé une vraie rigueur professionnelle : Julia apprit dès la fin de son adolescence que l’écriture était un vrai travail qui nécessitait de se lever tôt et de s’astreindre à une réelle organisation.

Julia a structuré sa vie de façon à pouvoir faire de l’écriture son métier : pour elle, gagner de l’argent en tant que serveuse l’été n’était qu’un moyen d’économiser suffisamment pour écrire pendant un an.

Ce très court récit est une petite pépite pour tous les amoureux des livres. Les mots coulent avec douceur et on peut lire et relire ce texte sans s’ennuyer. Je l’ai lu deux fois, à deux semaines d’intervalles et je m’extasiais tout autant la deuxième fois. L’objet d’Une activité respectable est passionnant puisque Julia Kerninon raconte comment elle est devenue la femme et l’écrivaine qu’elle est aujourd’hui. Pour cela, elle écrit ses années d’apprentissage auprès des livres, de sa mère, d’amis poètes et de ses colocataires de Budapest. Quant à son écriture, elle est d’une très grande beauté, de part sa sobriété et sa capacité à choisir les bons mots. Ce petit livre de 60 pages seulement est un condensé d’expériences humaines, ce qui explique qu’on ne puisse se lasser de le lire et relire.

Référence

Julia Kerninon, Une activité respectable, éditions La brune au rouergue, 60 pages

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Lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2017

Hadamar – Oriane Jeancourt Galignani

HADAMAR« Hadamar, c’est le lieu où l’autre chose a commencé. » (page 127)

En 1945, Franz est libéré de Dachau où il a passé plusieurs années en tant que détenu politique. Cet allemand ordinaire fut emprisonné dans ce centre de concentration pour avoir écrit des articles critiques à l’égard des changements sociaux et politiques en train de s’opérer dans sa ville. Bien qu’il avait à l’époque parfaitement conscience de la révolution politique en marche, il ne jugea pas pertinent de fuir son pays et continua à vivre comme tout un chacun.

Lorsqu’il sort de Dachau et rentre dans son village, son unique préoccupation est de retrouver son fils Kasper. Ce dernier a une vingtaine d’années mais n’est pas un jeune ordinaire : il a toujours été plus doux et plus lent que la moyenne.

Dans son enquête pour retrouver son fils, Franz croise la route de Wilson, un gradé américain qui lui ouvre les yeux sur les horreurs qui ont été commises au sein de l’hôpital psychiatrique d’Hadamar par les nazis, sous les yeux et avec l’aide de la population locale. Wilson accepte d’aider Franz à retrouver son fils à condition qu’il promette d’écrire un article qui établira la vérité sur Hadamar :

« Un texte qui leur remettra de la fumée dans les narines. » (p.180)

Oriane Jeancourt Galignani s’empare d’un sujet historique peut traité et peu connu, l’Aktion T4. Il s’agit de la campagne nazie d’extermination des personnes handicapées. L’hôpital d’Hadamar servit de lieu pour ce crime contre l’humanité, qui visait également les enfants dont l’un des deux parents était juif.  Plutôt que de raconter cet épisode monstrueux de l’Histoire allemande sous la forme d’un essai historique, l’écrivaine choisit le roman. Elle reprend certains faits historiques (notamment certains « personnages ») et les utilise pour raconter l’histoire d’un homme qui vient de vivre l’une des expériences les plus atroces. Alors même que cet homme a souffert mille maux physiques et psychiques, il doit faire face au jugement de Wilson.

J’ai apprécié cette lecture car elle aborde plusieurs thèmes qui sont finalement peu soulevés par les romans sur les crimes nazis et la Seconde Guerre mondiale. Oriane Jeancourt Galignani montre à quel point les libérateurs américains étaient mal vus de la population allemande, qui était profondément blessée dans son orgueil. Elle parle également de la nécessité d’apprendre à vivre dans un lieu qui a toujours été le sien mais dont on a été chassé, et d’y vivre parmi des personnes qui furent des bourreaux.

Elle écrit de la manière la plus factuelle qu’il soit et ne cherche pas à faire pleurer son lecteur. Les sentiments de ses personnages ne sont pas livrés tels quels, et c’est au lecteur de se les représenter. J’ai aimé ce parti pris de raconter cette histoire en pesant chaque mot, sans essayer d’en faire trop. Cela fait d’Hadamar un bon livre à mi-chemin entre le roman et le documentaire historique.

 

Référence

Oriane Jeancourt Galignani, Hadamar, éditions Grasset, 283 pages

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Lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2017

Peggy dans les phares – Marie-Eve Lacasse

peggy-dans-les-phares,M406673Peggy Roche et Françoise Sagan furent amantes pendant plus de 20 ans. Marie-Eve Lacasse raconte leurs amours, par bribes et sous différents points de vue.

Voici un roman qui me tentait beaucoup car je suis généralement friande de romans basés sur des éléments biographiques et je le suis d’autant plus que le « personnage » principal a un lien avec la littérature. Je me suis lancée dans cette lecture sans a priori et sans grande connaissance de la vie sentimentale de Françoise Sagan. Je crois que c’est en partie ce qui m’a valu un abandon au bout de 93 pages de lecture. Ne pas connaître la biographie et notamment les relations amoureuses de Françoise Sagan ne m’a pas permis d’appréhender facilement ce roman.

J’ai eu des difficultés avec le grand nombre d’aller-retours dans le passé de Françoise Sagan. La temporalité du récit change régulièrement et j’ai eu le sentiment que les chapitres ne laissaient pas suffisamment le temps au lecteur de se poser sur une période. On passe ainsi rapidement de l’accident de voiture de Françoise Sagan à sa visite en Colombie puis à ses vacances à Saint Tropez. J’ai également eu du mal avec la multiplicité des points de vue et des styles de narration (des dialogues, la narration du point de vue de Peggy, celle d’un narrateur omniscient) et je n’ai pas saisi ce que cette complexité apportait au roman. Lire la suite de « Peggy dans les phares – Marie-Eve Lacasse »