La marcheuse – Samar Yazbek

yazbek

« En lisant ces mots, tu dois penser que ce qui c’est passé ressemblait à un basculement dans l’abîme. Eh bien, c’est exactement ça ! Je sombrais et sombrais encore, chutant sans fin dans un gouffre qui n’en finissait pas, tandis que mes yeux roulaient au plafond de la pièce. »

Rima est une jeune fille à part. Depuis toute petite, elle a une passion pour la marche. Dès qu’elle est libre de ses mouvements, elle marche sans s’arrêter et sans se retourner. Sa mère a dû prendre de grandes précautions pour ne pas perdre son enfant : Rima vit attachée au lit de leur appartement ou bien à sa mère et n’est pas scolarisée.

Ainsi coupée du monde, Rima apprend à travers les quelques livres qu’elle possède et s’invente un monde imaginaire très loin de la triste réalité de son pays la Syrie. Elle est un jour séparée de sa famille par un triste événement et après un séjour traumatisant en prison, elle survit dans une cave, d’où elle raconte son histoire.

Samar Yazbek raconte le quotidien de tous ces civils endeuillés par la guerre et contraints de vivre dans la peur, la faim et la maladie. Lire la suite de « La marcheuse – Samar Yazbek »

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Tenir jusqu’à l’aube – Carole Fives

FIVESUne jeune femme a emménagé il y a peu à Lyon, où elle élève seule son fils qui a un peu moins de deux ans. Elle est graphiste free-lance et n’ayant pas trouvé de solution de garde, elle passe toutes ses journées et ses nuits avec son garçon. Elle travaille dès qu’il se met à dormir et use progressivement la corde.

En plus de la fatigue, elle ressent un sentiment d’emprisonnement qui la fait souffrir. Depuis qu’elle est à Lyon, elle n’a fait aucune connaissance, ne voit plus ses anciens amis et n’arrive pas à nouer de nouveaux contacts amicaux ou amoureux. Elle se crée des parenthèses, comme des temps de respiration, en sortant quelques minutes seule le soir quand son fils dort. Petit à petit, elle prolonge ses temps de sortie, tout en étant consciente du risque qu’elle prend si jamais il arrivait quelque chose à son enfant.

Par une écriture introspective, Carole Fives livre les émotions de cette mère célibataire tout en développant un rythme et un dynamisme qui servent à maintenir un certain niveau de tension dans la narration. Le lecteur est immédiatement happé par la solitude de cette femme qui ne peut plus vivre autrement qu’accompagnée en permanence. Elle cherche à tout prix des solutions, que l’Administration ne sait pas lui proposer. Elle essaie alors internet, afin de bénéficier des conseils des autres mères dans sa situation mais se heurte à des jugements péremptoires.

La tension et le réalisme de ce roman sont tels qu’il se lit d’une traite et sans voir le temps passer. Les personnages secondaires sont peu nombreux et les caractères de l’ensemble des personnages sont peu développés, le choix étant fait de se focaliser sur le ressenti de cette femme, ce qui fonctionne très bien.

Voici un roman de cette nouvelle rentrée littéraire que je recommande !

Références

Carole Fives, Tenir jusqu’à l’aube, éditions l’arbalète Gallimard, 177 pages

L’incessant bavardage des démons – Ashok Ferrey

FERREY3Sonny est un jeune sri lankais parti faire ses études à Oxford en 2002. Il y rencontre une riche américaine, Luisa. Tous deux vivent des moments difficiles, se quittent mais très amoureux malgré tout, vivent de nouveau ensemble. Clarice Mahadewala Kumarihamy est la mère de Sonny et suit ses études depuis le Sri Lanka, où elle dirige d’une main de fer la grande demeure où elle vit désormais seule, entourée de ses domestiques.

Sonny devient écrivain et se fait entretenir par sa femme pour pouvoir financer son temps d’écriture. Lorsque Luisa tombe enceinte, le couple décide de partir au Sri Lanka quelques semaines, sans savoir qu’ils ne sont pas les bienvenus chez Clarice…

Mon avis sur ce roman est très mitigé, au point que je n’arrive absolument pas à savoir si je le recommanderais ou non. J’ai été particulièrement intéressée par le début, la thématique de l’immigration et le contexte des études à Oxford me passionnant assez facilement. Lire la suite de « L’incessant bavardage des démons – Ashok Ferrey »

Entrez dans la danse – Jean Teulé

TEULE2« Depuis presque une semaine, relate le quatrième adjoint, ils sont de plus en plus nombreux à se lancer dans des rondes, des farandoles, sans s’arrêter jour et nuit. Beaucoup en tombent d’épuisement, se blessent. »

Au XVIème siècle une étrange obsession se répand parmi les habitants de Strasbourg : ils sont de plus en plus nombreux à sortir de chez eux pour danser sur la place publique pendant des heures, des jours et des nuits sans s’arrêter. Les pouvoirs politique comme religieux n’y comprennent rien et cherchent des solutions pour éviter la propagation de cette lubie. On parque les danseurs et on les nourrit mais cela ne fait qu’inciter les affamés non malades à les rejoindre. Rien ne marche alors ils sont exclus de la ville, au-delà des remparts.

Jean Teulé a choisi un sujet historique très original, dont je n’avais pas connaissance. Pour autant, il n’a pas réussi à développer ma curiosité, Lire la suite de « Entrez dans la danse – Jean Teulé »

Un autre Brooklyn – Jacqueline Woodson

WOODSON2August est arrivée du Tennessee avec son père et son frère dans les années 1970. Ils se sont installés à Brooklyn après la mort de sa mère. Ce quartier de New-York fascina d’abord le frère et la sœur, qui le découvrirent à travers la fenêtre de la cuisine de leur appartement. Petit à petit, les deux enfants en firent la découverte rue après rue, bloc après bloc, au fur et à mesure qu’ils gagnèrent en liberté. C’est ainsi qu’August se lia d’amitié avec Gigi, Sylvia et Angela.

August raconte leur amitié, ainsi que leurs amours et leur adolescence. L’amitié de ces quatre fillettes constitua leur force mais la question au cœur du roman de Jacqueline Woodson est celle de la capacité de résistance de cette amitié face aux liens familiaux, à la jalousie et à l’ambition de chacune.

Comme j’ai aimé ce court roman sur la soif de liberté d’August ! La jeune fille a rapidement compris qu’elle ne gagnerait sa liberté qu’en restant indépendante vis-à-vis des hommes, qu’en réussissant ses études et en sortant de Brooklyn. Cela pourrait ressembler à un cliché mais cela a très bien fonctionné sur moi. Lire la suite de « Un autre Brooklyn – Jacqueline Woodson »

Il n’en revint que trois – Gudbergur Bergsson

bergsson« Il affirmait que l’issue de cette histoire précise n’avait pas plus d’importance que celle de n’importe quel autre récit, ce qui comptait, c’étaient les péripéties entre le début et la fin. »

Trois sœurs ont quitté la ferme familiale perdue dans la campagne islandaise dans leur jeunesse, ne supportant plus cette vie. Un jour, leurs parents voient débarquer deux bébés, les filles de leurs propres filles et les élèvent comme leurs propres enfants. Dans les années 1940, elles font la connaissance d’un allemand qui semble vivre caché dans une grotte non loin de chez elles.

Gudbergur Bergsson raconte la vie de cette famille étrangement composée mais surtout le chamboulement de la Seconde Guerre mondiale pour les islandais.

« Si Hitler n’existait pas, les Amerloques ne seraient pas venus ici et nous serions encore des Esquimaux à la périphérie de la planète. »

Il m’est difficile de parler de ce roman, dont le début m’a pourtant beaucoup plu. Gudbergur Bergsson raconte d’abord l’Islande comme un pays fait d’une certaine superstition et d’une culture féerique. Les passages qui marquent cette culture au début du livre sont particulièrement magiques. Lire la suite de « Il n’en revint que trois – Gudbergur Bergsson »

Ecoute la ville tomber – Kate Tempest

TEMPEST« Tu trimes, tu bouffes, tu dors, tu baises, tu bois, tu danses, tu crèves. »

Comment parler de LA pépite de cette rentrée littéraire, de LA grande découverte littéraire ? Je ne sais comment aborder ce roman époustouflant en utilisant les mots qui lui rendront le mieux justice. Commençons par dire quelques mots de l’intrigue…

Harry est dealeuse et fait ce travail avec son ami Léon. Ils vendent de la drogue directement dans les grands bureaux londoniens et dans les soirées chics. Lors de l’une de ces soirées, elle rencontre Becky et toutes deux ont comme un coup de foudre, qui ne se matérialise pourtant pas de suite. Becky est danseuse mais n’arrive pas à percer. Elle cumule les boulots alimentaires et notamment un travail de masseuse, pour s’offrir le temps de sa passion. Elle est en couple avec Pete, pour qui elle avait eu un coup de foudre.

« Elle fit de lui un homme, une femme, un enfant. Il n’avait jamais rien connu d’aussi intense. Lors d’une fête il se retrouva assis sur ses genoux, à minauder, rien que pour elle. Il aimait ce qu’il devenait sous son regard. Un coup d’œil de sa part et il se mettait à rire bêtement, à sautiller, à faire le pitre, pour elle. Au coup d’œil suivant il redevenait sérieux et taciturne, la passion le consumant à la moindre vibration de ses cils. Avec elle il passa par tous les stades. Elle était comme un corps étranger qui l’avait parasité. Un fragment métallique logé dans un organe vital. Un éclat d’obus scélérat qui s’était incrusté la première fois où il avait posé les yeux sur elle, l’instant où il avait senti la déflagration. »

A travers les histoires de Harry, Léon, Becky et Pete, Kate Tempest raconte la vie de ces trentenaires londoniens sans avenir mais aussi celle désabusée de leurs parents. Elle montre la manière dont ils sont à la recherche de sens : par une vocation, une passion, une relation…

« Chacun cherche cette étincelle qui donnera du sens à sa vie. Cette miette de perfection fuyante qui fera peut-être battre leur cœur plus fort. »

« Tout le tue, et pourtant sa vie ne finit pas de n’en plus finir : le matin arrive et il est encore là, les yeux ouverts. Vivant. »

J’ai été immédiatement aspirée par le rythme de ce roman, la résonance des mots utilisés, le style si graphique de Kate Tempest. Je n’en revenais pas de lire les phrases que j’avais sous les yeux, tant leur puissance était aveuglante. Tout n’y est que beauté, justesse et finesse. Elle a un don pour décrire les effets d’une émotion, d’une découverte, d’une rencontre entre deux personnes, les coups de foudre. Il y a quelque chose de radieux, d’extrêmement lumineux dans ces passages.  Lire la suite de « Ecoute la ville tomber – Kate Tempest »

L’année de l’Education sentimentale – Dominique Barbéris

Barberis2« Pour chacune d’elles, la vie des autres était un mystère. Mais elles avaient besoin des autres pour apprécier ce qu’elles vivaient. C’était en comparant qu’elles arrivaient à se faire une idée de leur vie. Sans possibilité de comparer, leur vie leur paraissait indéchiffrable. » (page 38)

Florence, Muriel et Anne sont d’anciennes amies d’études. Elles se sont connues en fac de lettres dans les années 1980 et ont depuis pris des chemins différents. Par un jour d’été dans les années 2010, elles se retrouvent chez Muriel. Elles ont toutes pris 30 années, quelques kilos et des regrets. Elle passent deux jours dans la maison de campagne de Muriel. Elles discutent, beaucoup. Elles se remémorent leurs souvenirs d’études, leur voyage en Italie, l’élection de Mitterrand. Elles se racontent ce qu’il s’est passé dans leur vie et dans celle de leurs anciens camarades depuis 1981.

« Elles avaient des milliers de fois mis la table, débarrassé la table, secoué les miettes, mis la vaisselle dans la machine, fait cuire du bifteck, acheté du Sopalin. » (p.43)

La narration de ce court roman suit leur discussion le temps de la soirée qu’elles passent ensemble : Dominique Barbéris use des dialogues, flash-backs et descriptions en suivant le rythme de la conversation des trois femmes. Le livre en est d’autant plus dynamique et rythmé.  Lire la suite de « L’année de l’Education sentimentale – Dominique Barbéris »

Le ministère du bonheur suprême – Arundhati Roy

ROY AJahanara Bégum vit à Delhi, où elle donne d’abord naissance à trois filles. Son quatrième enfant, Aftab, est hermaphrodite. Puis, son cinquième est un garçon. Elle élève Aftab comme s’il était un garçon à part entière, sans particularité physique. Mais rapidement, Aftab ne perçoit pas les choses ainsi et se ressent comment une femme.

A l’adolescence, il fait la découverte de la Khwabgah, une maison où vivent plusieurs hijra. Il s’agit du nom donné en Inde aux femmes « emprisonnés dans un corps d’homme ». Là-bas, il découvre que ces femmes vivent plus librement et s’en fait des amies. A 14 ans, lorsque sa voix et son corps changent et qu’il ne peut plus le supporter, il rejoint leur communauté et prend le nom d’Anjum.

« Tu sais pourquoi Dieu a créé les Hijra ? […]

-Non, pourquoi ?

-C’était une expérience. Il avait décidé de créer quelque chose, un être vivant incapable de bonheur. Alors, il nous a fabriquées. » (page 37)

Anjum vécut à la Khwabgah pendant 30 ans, jusqu’à ce jour où elle prit la décision de changer de lieu de vie et construisit une maison dans un cimetière, qui servit ensuite de fond de commerce funéraire. Son plus grand rêve, que son corps ne lui permettait pas de réaliser, était d’avoir un enfant.

Arundhati Roy m’a ouvert les yeux sur ces hommes profondément malheureux et exclus de la société parce qu’ils sont transsexuels. Anjum est une femme extraordinaire, qui sut faire les choix lui assurant le meilleur chemin vers sa liberté. Lire la suite de « Le ministère du bonheur suprême – Arundhati Roy »

Heather, par-dessus tout – Matthew Weiner

WEINERMark et Karen se sont rencontrés un peu par hasard, par amis interposés. Karen avait retenu le conseil de ses amies mariées, à savoir à quel point il était important d’épouser un homme avec un minimum de moyens financiers ou bien avec beaucoup de potentiel en la matière. Mark travaillait pour une société financière new-yorkaise et était particulièrement bien placé pour évoluer vers les postes les plus convoités. Leur couple s’est construit sans grande passion et sans qu’ils se posent vraiment de questions sur leur amour… un peu par opportunisme. Mais ils étaient bien, ensemble. Lorsqu’ils eurent leur fille Heather, Karen en fit une excuse pour se désinvestir de sa relation avec Mark. Son unique préoccupation fut l’éducation de celle-ci.

Bobby est un jeune homme qui vécut dans la misère financière et la tristesse affective : enfant d’une junkie, il n’avait que très peu de chance de sortir de ce milieu, fait de violences quotidiennes. Un jour, alors qu’il travaille sur un chantier dans l’immeuble de Mark et Karen, son regard est attiré par Heather, cette adolescente dont le corps le rend fou de désir.

Karen et Mark constituent le parfait exemple du couple malheureux qui vit dans le déni et pour qui il est de plus en plus difficile de défaire des années de malheur au fur et à mesure que le temps passe, comme si chaque année supplémentaire était un argument de plus dans le maintien de leur médiocrité amoureuse. Lire la suite de « Heather, par-dessus tout – Matthew Weiner »