Antonia, Journal 1965-1966 – Gabriella Zalapi

Antonia s’est mariée jeune à un palermois riche avec qui elle a eu un garçon peu de temps après le mariage. Elle raconte, de 1965 à 1966, son quotidien de mère et d’épouse enfermée dans un carcan.

Antonia est une femme à l’histoire familiale riche et complexe, qui l’empêche de s’appuyer et de confier sa solitude auprès de ses aïeux. Elle trouve ainsi refuge dans son journal, où elle écrit sa peine de manière très concise et à un rythme plutôt irrégulier. Elle est dépossédée de toute autonomie, que ce soit dans l’éducation de son fils (qui est entièrement confiée à une nounou) ou dans toute possibilité d’entreprendre en dehors de son foyer. Elle s’ennuie ainsi profondément et m’a beaucoup fait penser à un autre personnage littéraire connu, celui de Thérèse Desqueyroux.

Ce petit texte se dévore assez rapidement et l’empathie éprouvée pour Antonia est grandissante au fur et à mesure de la découverte de son histoire familiale violente et des confessions qu’elle livre. J’ai été assez étonnée de voir qu’un texte aussi court et simple pouvait se révéler être aussi riche. Gabriella Zalapi maîtrise l’art des ellipses narratives, des flash-backs et des silences, ce qui confère au livre beaucoup de mystère et une certaine intensité. Voici donc une jolie lecture où je me suis laissée surprendre.

Référence

Gabriella Zalapi, Antonia, Journal 1965-1966, éditions Livre de Poche, 160 pages

Merci aux éditions Livre de Poche pour cette belle découverte.

Au bonheur des dames – Agnès Maupré

Denise Baudu est contrainte de partir de sa Normandie natale pour Paris, espérant y trouver du travail comme vendeuse dans le magasin de son oncle. Malheureusement, le petit magasin de celui-ci va mal, ce qui l’oblige à se faire embaucher dans le grand magasin qui concurrence celui familial : Le Bonheur des Dames. Elle y fait la découverte d’un monde dur, sans pitié, où elle est malmenée par ses collègues et sa hiérarchie.

A travers cette adaptation BD, Agnès Maupré s’attaque à un grand classique littéraire qui m’avait profondément marquée il y a quelques années, et qui m’avait réconciliée avec Emile Zola. J’ai été attirée par l’idée d’une adaptation BD de cette oeuvre et par les couleurs chatoyantes de sa couverture. Il faut dire que ces couleurs sont un vrai point fort de ce livre, même si j’aurais trouvé plus juste de les employer avec plus de parcimonie lorsqu’il s’agissait de reproduire les intérieurs plus sombres et pauvres des petites boutiques en train de pérécliter.

Malheureusement, j’ai été très déçue par cette adaptation. J’imagine que plus une oeuvre est grande et belle et plus le risque d’être déçu est important. Je n’ai pas du tout apprécié le coup de crayon d’Agnès Maupré et sa manière de dessiner les visages, mais ceci n’est qu’une question de goût personnel. Ce qui m’a bien plus gênée est la manière dont est reproduit l’un des principaux personnages du roman, le Directeur du grand magasin, M. Mouret. Celui-ci ne ressemble aucunement à mes souvenirs de lecture puisqu’il est peint de manière très caricaturale dans la BD : il est absolument antipathique, sans aucune retenue ou pudeur pour cette époque. Sa reproduction est caricaturale au point d’en être risible et agaçante. Bien que j’imagine qu’il soit complexe d’adapter un tel pavé en une BD, le pauvre niveau des dialogues laisse franchement à désirer. Bref, je ne vois rien dans cette BD qui m’incite à la recommander, y compris pour des personnes qui auraient des craintes à se lancer dans la lecture de l’oeuvre originale. Au contraire, même si vous n’avez pas l’habitude de lire de gros pavés, je vous invite vraiment à vous plonger dans l’oeuvre originale d’Emile Zola. Passez votre chemin avec cette BD.

Référence

Au bonheur des dames, Agnès Maupré, éditions Casterman, 136 pages

Mon bilan d’octobre

Le mois d’octobre ayant été synonyme pour moi de temps, j’ai pu faire plus de lectures que d’ordinaires. Je me suis notamment tournée vers des livres jeunesse, en vue de la préparation d’un épisode de Bibliomaniacs avec Claire (épisode que nous devrions enregistrer et diffuser en début d’année prochaine). Même si je n’ai abandonné aucune lecture en cours de route, je réalise en faisant ce bilan que j’ai eu pas mal de déceptions, m’attendant à être bien plus intéressée et transportée par un certain nombre de lectures.

Mes coups de coeur

Mes autres jolies lectures

Mes déceptions

Même si je ne suis absolument pas certaine de continuer à lire autant dans les prochains mois, mon mois de novembre commence plutôt bien de ce côté… Rendez-vous dans quelques semaine pour mon prochain bilan !

Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu

En 1992, Anthony a 14 ans et passe son été à tourner en rond dans sa ville de l’est de la France. Il occupe ses journées avec son cousin, essaie tant bien que mal de s’amuser dans les soirées estivales organisées par ses amis. Le vol de la moto de son père à l’occasion de l’une de ces soirées lui fait prendre le virage dangereux de la vengeance et de la violence, qui ne le quitteront pas pendant plusieurs années.

Nicolas Mathieu raconte ainsi l’histoire banale d’Anthony, adolescent vivant dans un milieu populaire et dans une famille meurtrie par la violence paternelle. Même si Anthony est le personnage central autour duquel tous les autres personnages gravitent, Leurs enfants après eux est constitué d’une myriade d’autres personnages, tous aussi profonds les uns que les autres. Pendant quatre étés, ces personnages évoluent dans leur rapport aux autres et dans leurs ambitions, qui restent toutefois fortement contraintes par le poids de l’héritage social. Il y a notamment ce petit groupes d’amis vivant dans la cité de la ville, qui, comme Anthony, s’ennuient particulièrement pendant leurs vacances. Il y a aussi les adolescents plus privilégiés, et notamment deux copines, qui découvrent l’amour et la sexualité pendant ces étés.

Nicolas Mathieu a un véritable don pour brosser le portrait d’une jeunesse ordinaire. Tout le roman est emprunt d’un profond réalisme, que ce soient les descriptions des personnages ou de la ville, mais aussi les dialogues. L’équilibre entre dialogues et narration/description est parfait, donnant un rythme appréciable au livre. Aucun personnage n’est caricatural et ils ont tous quelque chose d’attachant. Quant à l’idée de les suivre sur quatre étés entre 1992 et 1998, c’est tout simplement brillant : on les voit ainsi grandir grâce aux ellipses narratives. Je n’ai eu qu’une seule difficulté dans cette lecture, c’est un moment de flottement : je ne comprenais pas où l’auteur voulait en venir et cherchais des rebondissements ou une intrigue particulière, jusqu’à ce que je comprenne que l’intérêt de celui-ci était d’abord de suivre le quotidien estival de ces jeunes. Bien évidemment, on finit par comprendre qu’il y a bien un fil rouge, celui du vol de la moto et de ses répercussions, mais ce n’est finalement qu’une excuse pour faire interagir les personnages et voir leur évolution.

Référence

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, éditions Actes Sud, 432 pages

Chavirer – Lola Lafon

Dans les années 1980, Cléo est une adolescente ordinaire, passionnée de danse. Elle espère pouvoir percer dans ce domaine très compétitif et en faire son métier. Ainsi, lorsqu’une femme l’aborde à l’issue d’un cours de danse, pour lui proposer de candidater au sein d’une fondation qui pourra l’aider à devenir une danseuse reconnue, elle mord à l’hameçon. Cléo est immédiatement séduite par les promesses de gloire et par les magnifiques cadeaux que lui fait cette femme, sans prendre garde. Elle entre ainsi, petit à petit, dans un réseau de pédocriminalité dont elle a beaucoup de mal à sortir, au point d’en devenir un rouage à part entière. En effet, Cléo devient « recruteuse » de jeunes collégiennes pour la « fondation », ce qui lui offre à la fois des revenus mais aussi l’espoir de bénéficier des aides de celle-ci dans sa quête de reconnaissance.

Une trentaine d’années plus tard, une enquête policière est lancée concernant un réseau mêlant escroquerie et prédocriminalité. Des témoins sont recherchés pour nourrir l’enquête et débusquer les anciens responsables et membres de la dite « fondation ».

J’ai dévoré ce roman à une vitesse folle, me laissant entièrement engloutir dans cette histoire particulièrement réaliste et jamais voyeuriste. De la même manière que Cléo se fait aspirer par la « fondation » et que l’engrenage se met en route sans jamais s’arrêter, j’ai ressenti cet effet « rouleau compresseur » en tant que lectrice : impossible de reposer le livre, j’étais sous l’emprise de cette histoire. Au-delà de l’histoire en tant que telle et des personnages, le rythme de l’écriture de Lola Lafon y est certainement pour beaucoup : on a le sentiment que tout s’enchaîne avec une fluidité et une rapidité déconcertantes, probablement grâce à un dosage parfait entre narration et dialogues. Petit à petit, de plus en plus de personnages viennent étoffer le roman. Ils apportent tous une touche utile même si leur nombre ne me permettra pas de me souvenir de tous.

Une fois de plus (comme pour La petite communiste qui ne souriait jamais), Lola Lafon excelle à raconter le corps des femmes, que ce soit à travers cette tragédie de pédocriminalité mais aussi et surtout à travers la passion de Cléo pour la danse. Les chapitres sur sa vie d’adulte en tant que danseuse professionnelle sont passionnants. On y découvre des vérités que l’on soupçonnait, à savoir la précarité de ce métier mais aussi les souffrances physiques qu’il engendre.

Tout m’a absolument plu dans Chavirer et je ne saurais pas trouver un quelconque bémol. Je pense qu’il est à la portée de tous et plaira autant à des lecteurs occasionnels qu’à de grands lecteurs. Voici une belle pépite de cette rentrée littéraire.

Référence

Lola Lafon, Chavirer, éditions Actes Sud, 352 pages

Les dépossédés – Ursula K. Le Guin

Le roman se déroule dans un futur situé plusieurs centaines d’années après notre ère actuelle, sur des planètes lointaines de la notre. Sur Anarres, des hommes et des femmes ont construit une société nouvelle, de type anarchiste. Ils ont quitté la planète d’Urras, qui ne leur permettait pas de vivre selon des principes de liberté absolue. Les habitants des deux planètes ne communiquent pratiquement plus et un physicien renommé de la planète d’Anarres, Shevek, décide un jour de se rendre sur Urras pour tenter de renouer le dialogue. Il se heurte à des incompréhensions culturelles, du fait de la complexité des différences linguistiques mais surtout des normes comportementales, sociologiques, politiques. Ursula K. Le Guin bâtit sa narration sur plusieurs temporalités, celle du présent -la découverte par Shevek d’Urras- et celle du passé -la jeunesse de Shevek et sa construction en tant que citoyen et physicien.

La lecture de ce roman fut pour moi une corvée telle que je me suis arrêtée au bout d’un tiers. Les deux premiers chapitres demandent à la fois une certaine concentration mais aussi un lâcher-prise car il n’est tout simplement pas possible de réussir à intégrer toutes les informations liées à ces mondes. Ursula K. Le Guin fait le choix de placer son lecteur au beau milieu de ces planètes et de le laisser se débrouiller pour comprendre leur complexité. Elle ne lui tend pas la main, ne fait pas la moitié du chemin pour l’aider dans sa lecture. C’est un choix d’écriture avec lequel il m’arrive de manière générale d’avoir du mal et je dois dire que dans un contexte de récit utopique-SF, cela m’a totalement découragée.

Pour ceux qui s’accrochent, les deux chapitres suivants sont moins ardus, notamment parce qu’on observe la découverte d’Urras par Shevek, qui, comme le lecteur, ne comprend pas tout. Néanmoins, cela ne m’a pas suffit pour avoir envie de poursuivre ma lecture. Je n’ai en effet ressenti aucun attachement pour ce personnages -ou un autre. Les personnages existent en tant que rouage/partie d’un système social et politique et il m’a manqué toute un aspect émotionnel pour m’y intéresser.

Voici donc un roman que je ne saurais recommander sans prendre des risques importants qu’il ne plaise pas. Je pense qu’il y a certainement d’autres lectures plus prioritaires à faire en SF avant de se lancer dans celle-ci.

Référence

Ursula K. Le Guin, Les dépossédés, éditions Robert Laffont, traduction de Henry-Luc Planchat, 391 pages

Mon bilan de septembre

Qui dit septembre, dit rentrée littéraire ! La mienne fut assez calme, ne m’étant pas précipitée sur les nouvelles sorties. Au contraire, je n’ai lu que deux romans de cette rentrée mais deux très bons romans : Chavirer de Lola Lafon et Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg. Pour le reste, je me suis concentrée sur la préparation des épisodes des Bibliomaniacs et quelques lectures album/BD.

Mon coup de coeur

Mes autres lectures

Mes abandons ou déceptions

Et vous, qu’avez-vous repéré dans cette rentrée littéraire ?

Blonde – Joyce Carol Oates

Voici la biographie fictive de Marylin Monroe. Norma Jean Baker est une enfant qui ne connut pas la stabilité émotionnelle d’une famille aimante. Elevée par sa grand-mère quand sa mère ne pouvait pas s’en occuper, elle connaît des années de maltraitance quand cette dernière choisit finalement de vivre avec elle. Elle échappe à un drame tragique puis est placée dans des familles d’accueil. Sa dernière famille d’accueil fait en sorte de se débarrasser d’elle en la mariant avec un homme avec lequel l’idylle ne dura guère longtemps. Quand il part faire la guerre à l’autre bout du monde, elle décide de devenir indépendante et travaille dans une usine. A l’occasion d’un reportage sur les femmes ouvrière en cette période, elle est repérée et fait de plus en plus de séances photos dans des magazines. C’est pour elle la porte ouverte sur le cinéma.

Joyce Carol Oates choisit les éléments marquants de sa vie qu’elle souhaite raconter, en omet d’autres et invente un personnage de la manière la plus réaliste possible. Cela fonctionne à merveille puisque l’on en vient à oublier qu’il y a nécessairement une certaine part de fiction dans tout cela. Malgré tout, ça ne m’a pas suffit à rester accrochée à cette lecture jusqu’à la fin. Bien que je n’ai pas de reproches particuliers à émettre contre le style ou les choix faits par Joyce Carol Oates, j’ai abandonné cette lecture à la moitié. Les longueurs de certains scènes et donc de l’ensemble de cette oeuvre sont venues à bout de mon abnégation et je ne ressentais plus d’autre plaisir de lecture que celui de »finir pour finir ». Même si le personnage de Marylin Monroe est passionnant, il ne m’a pas manqué entre mes plages de lecture et je n’avais pas de joie particulière à le retrouver à chaque fois.

Il vaut mieux être prévenu en ouvrant ce livre : prévoyez-vous de longues plages de lecture et n’envisagez pas d’intercaler cette lecture avec d’autres livres.

Référence

Joyce Carol Oates, Blonde, éditions Stock, 982 pages

C’est la rentrée pour les Bibliomaniacs !

Nous avons eu le grand plaisir de faire notre rentrée en en nous réunissant physiquement pour enregistrer plusieurs épisodes. Nous avons choisi l’originalité puisqu’au lieu de parler de rentrée littéraire, nous avons commencé par un épisode sur le gros pavé de Joyce Carol Oates : Blonde. Puis, nous avons prévu deux autres lectures pour le mois de septembre : La nuit des béguines d’Aline Kiner et Pereira prétend d’Antonio Tabucchi. Comme d’habitude, ces trois épisodes de rentrée sont disponibles sur notre site internet ainsi que sur toutes les applis d’écoute.

Nous commencerons à aborder la rentrée littéraire au mois d’octobre, avec Chavirer de Lola Lafon.

Bonne écoute !

Un jour ce sera vide – Hugo Lindenberg

Un petit garçon passe ses vacances d’été au bord de la mer en Normandie. Solitaire et timide, il passe ses journées à observer les familles autour de lui, à écouter leurs conversations. Un jour, Baptiste, un garçon du même âge, l’accoste et ils se mettent tous les deux à chasser des méduses sur la plage. C’est ce qui marque le début de leur amitié estivale. Les deux enfants se retrouvent ensuite régulièrement pour jouer ensemble et le narrateur découvre la famille de Baptiste au sein de laquelle il est régulièrement accueilli pour dîner et passer la nuit.

Ce qui semble être une « simple » fiction sur l’enfance et l’amitié prend de plus en plus de profondeur à mesure que la narration avance. Le narrateur n’est pas un petit garçon comme les autres puisqu’il est élevé par sa grand-mère depuis la disparition de ses parents. Il vit comme une honte cette grand-mère qu’il aime pourtant et essaie de cacher à Baptiste les origines de celle-ci ainsi que ses conditions de vie bien plus modestes que celles de son ami. A l’occasion d’une scène ou d’une autre, Hugo Lindenberg a la justesse de ne faire que montrer l’environnement familial de ce petit garçon : un lit pliant posé par-terre, une odeur insoutenable de cigarillos, une tante à l’esprit perturbé… C’est une belle leçon de littérature : l’écrivain montre et c’est au lecteur de ressentir les émotions et de comprendre ce qui se cache derrière tous ces éléments.

La narration est faite depuis le point de vue du petit garçon mais n’ayez crainte : le style n’est pas enfantin pour autant. Au contraire, Hugo Lindenberg retranscrit les émotions de celui-ci et les faits tout en ajoutant de la profondeur. J’ai été très touchée par ce beau roman, qui allie des thématiques passionnantes (enfance, amitié, failles familiales, origines…) avec une simplicité qui cache nécessairement un grand travail d’écriture.

Référence

Hugo Lindenberg, Un jour ce sera vide, éditions Christian Bourgois, 173 pages

Merci aux éditions Christian Bourgois pour cette belle découverte !