Aux animaux la guerre – Nicolas Mathieu

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« Chacun brandissait ses martyrs et justifiait ses crimes. » (page 12)

Ce roman choral raconte l’histoire de Martel, un opérateur-régleur d’un équipementier automobile, dont l’usine en Lorraine est en train de pérécliter. Après plusieurs années, Martel est devenu représentant du personnel puis secrétaire du CE. Bruce, un autre opérateur, lui colle à la peau. Tous les deux ont le don de s’engouffrer dans des situations poisseuses : détournement d’argent, emprunt à des mafieux… Rapidement, leur choix entrent dans un cercle vicieux. Il y a aussi Rita, l’inspectrice du Travail, qui surveille la situation économique de l’usine et soutient Martel quand l’annonce d’un PSE survient.

Cette narration qui multiplie les personnages et les points de vue est prenante et très riche. Lire la suite de « Aux animaux la guerre – Nicolas Mathieu »

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Dans les angles morts – Elizabeth Brundage

brundage2« Maintenant elle était morte, et il lui en voulait terriblement. Il faisait des efforts pour se souvenir d’elle, de sa beauté dans ses vêtement du dimanche, de sa grimace quand elle fumait, mais les images dans sa tête ne réussissaient qu’à l’attrister. » (page 60)

La famille Clare a emménagé dans une ancienne ferme de l’Etat de New-York à la fin des années 1970. Catherine Clare, la jeune mère de famille, est retrouvée assassinée à la hache dans sa chambre un soir. Sa fillette de trois ans a passé la journée seule dans la maison avec sa mère morte à proximité.

Cette ferme appartenait aux Hale, des fermiers extrêmement pauvres, dont les vaches avaient été saisies et qui n’arrivaient plus à payer leurs factures. Les parents ont fini par se suicider ensemble, laissant ainsi leurs trois garçons adolescents orphelins. Ils sont recueillis par leur oncle, et ne peuvent s’empêcher de retourner sur les lieux de leur enfance. Sans connaître leur passé, Catherine Clare les embauche pour des petits travaux et noue des liens amicaux voire maternels avec le plus jeune, Cole.

Elizabeth Brundage a l’idée brillante de commencer sa narration par le meurtre de son personnage principal, Catherine Clare. De là, débute véritablement le roman, emmenant le lecteur dans la jeunesse de Catherine. Lire la suite de « Dans les angles morts – Elizabeth Brundage »

Le sillon – Valérie Manteau

MANTEAU2Valérie Manteau part retrouver son petit ami turc à Istanbul, et emménage chez lui. Elle cherche un sujet d’écriture qui lui permette de parler à la fois de cette ville, de ses habitants, de l’Histoire turque et de la situation sociale et politique du pays. Elle s’étonne de la disproportion entre les actions de soutien des turcs après les attentats de Charlie Hebdo et l’absence totale d’intérêt des français suite au meurtre du journaliste Hrant Dink en 2007. Ce grand journaliste turc d’origine arménienne devient donc la raison d’être de ses déambulations dans Istanbul. Elle ne se déplace presque plus sans sa biographie et ses rencontres deviennent l’occasion d’en apprendre plus sur lui et sur la situation du journalisme et des droits de l’Homme en Turquie.

Valérie Manteau m’a fait voyager, je me suis sentie dans une bulle le temps d’une après-midi de lecture. Son récit de son année dans cette ville très jeune et vivante m’a émerveillée. Et petit à petit, en même temps qu’elle prenait conscience de la dangerosité de la situation pour les penseurs libres, cet émerveillement s’est transformé en une tristesse pour ce pays. Là où je m’attendais à lire une histoire d’amour, l’Histoire a pris le pas sur l’individu et je n’en ai pas été déçue. Lire la suite de « Le sillon – Valérie Manteau »

Le tour d’écrou – Henry James

JAMES2Une jeune gouvernante raconte dans son journal intime son expérience au sein d’une maison anglaise, où elle eut pour tâche de s’occuper de deux orphelins, Flora et Miles. Miles s’étant fait renvoyer de son école privée, elle dut s’occuper de son éducation, sans savoir précisément quelle faute il avait commise, mais tout en se doutant d’une problématique de comportement.

Elle se rend rapidement compte qu’il se passe des choses étranges, surnaturelles, le jour où elle assiste à l’apparition de fantômes dans la propriété. Elle ne souhaite pas déranger l’oncle des enfants, le maître des lieux, qui vit à Londres. Elle souhaite toutefois tout faire pour aider les enfants.

Avec beaucoup de malice, Henry James piège son lecteur dans une histoire de fantômes dont il est impossible de sortir sans être allé jusqu’au bout. Je suis particulièrement friande de ces romans qui commencent par des introduction sous la forme de mystérieuses scènes de journal intime retrouvé. Dès les premières pages, Lire la suite de « Le tour d’écrou – Henry James »

Helena – Jérémy Fel

FELHayley est une lycéenne américaine qui se rend chez sa tante en voiture, afin de s’y préparer pour un tournoi de golf. Sur la route, sa voiture tombe en panne et elle trouve refuge dans une famille qui semble des plus banales. Norma, la mère de famille, l’accueille avec chaleur. Hayley, qui a perdu sa mère pendant son enfance, se sent bien au sein de cette famille, entourée d’une petite fille et de deux garçons adolescents. Elle éprouve toutefois une certaine méfiance vis-à-vis de l’un des deux frères. Elle a raison car elle se retrouve prise au piège dans cette famille beaucoup plus dérangée qu’elle n’en donne l’impression. Le reste est une histoire de fuite et de reconstruction.

Les cent premières pages de ce thriller sont très longues, elles sont interminables. Tous les défauts d’écriture de Jérémy Fel y sautent aux yeux et provoquent une répulsion immédiate. Les dialogues sont particulièrement trop nombreux, rendant la narration mal équilibrée. Mais ils sont également très mal écrits, comme si l’auteur considérait que pour être vraisemblables, ses dialogues devaient être plaqués sur ce qu’il pourrait entendre dans la rue. J’ai été choquée par le nombre de banalités contenues dans le récit et notamment à travers ces dialogues. Les personnages ne relèvent aucunement le triste niveau de ce roman. Ils sont creux, n’ont rien de réaliste ou d’intéressant. Lire la suite de « Helena – Jérémy Fel »

Forêt obscure – Nicole Krauss

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Un vieil homme extrêmement riche du nom d’Epstein disparaît subitement. Cela faisait quelques temps qu’il effectuait des donations en bien ou en valeur à son entourage, comme s’il était devenu accro au don.

Une écrivaine américaine dont le mariage est en train de pérécliter décide de partir quelques temps à Tel-Aviv, où elle espère trouver un je-ne-sais-quoi, peut-être l’inspiration pour écrire. Elle retourne dans le grand hôtel dans lequel elle passait ses vacances estivales quand elle était enfant, ce qui éveille en elle beaucoup de souvenirs.

J’ai eu énormément de mal à lire ce roman que j’ai trouvé très bavard, essentiellement la partie de la narration faite par l’écrivaine. Ce personnage entremêle ses souvenirs d’enfance et son récit présent de discours abstraits et pompeux. Il y a dans sa narration beaucoup de références philosophiques et religieuses que je n’ai pas saisies et dans lesquelles je n’ai trouvé aucun intérêt. Lire la suite de « Forêt obscure – Nicole Krauss »

La grande arche – Laurence Cossé

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Dans les années 1980, un grand concours d’architecture est lancé afin de redonner un nouvel élan à La Défense. Spreckelsen, un architecte danois gagne le concours sur la base des plans qu’ils a dessiné et de son concept de cube légèrement désaxé par rapport à la ligne Louvre-Place de l’étoile. Jusqu’à présent, il n’avait construit que quelques églises dans son pays et est totalement inconnu en France. La mise en oeuvre de son projet fut pour lui d’une vraie difficulté, puisqu’il n’avait pas imaginé la complexité des différences culturelles avec la France ni celle de l’administration française.

Laurence Cossé raconte les stratégies et machinations politiques derrière ce choix de cube, ainsi que la manière dont certains s’y sont pris pour influencer Mitterrand. Spreckelsen n’était pas prêt à cela, de la même manière qu’il n’était pas prêt à devoir affronter toute cette complexité administrative et règlementaire, lui qui ne pensait qu’à mettre en oeuvre ce dont il avait rêvé.

Ce récit est le parfait équilibre entre politique, architecture, administration et Histoire française. Lire la suite de « La grande arche – Laurence Cossé »

Un monde à portée de main – Maylis de Kerangal

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« Elle apprend à voir. » (p. 54)

Paula, Kate et Jonas sont tous les trois étudiants au sein d’une école bruxelloise qui leur ouvrira les portes du métier de peintre en décor. Ce qu’ils apprennent à peindre, ce sont des trompe-l’oeil, que ce soit pour la décoration intérieure classique mais aussi pour des décors artistiques. Leur année d’études est intense intellectuellement puisqu’ils apprennent en peu de temps énormément de techniques mais aussi physiquement car leur corps subit les heures passées debout, pinceau à la main.

Maylis de Kérangal m’a replongée dans mes années d’études, celles de la découverte d’une nouvelle ville, de nouveaux amis, de nouvelles matières. Elle raconte avec beaucoup de simplicité et de réalisme la vie étudiante, à la fois faite d’amusement mais surtout d’engagement et d’abnégation pour Paula.

Dans Un monde à portée de main, j’ai retrouvé son talent pour parler du corps, Lire la suite de « Un monde à portée de main – Maylis de Kerangal »

Une prière pour Owen – John Irving

IRVING« Comment aurais-je pu savoir qu’Owen Meany était un héros ? »

En 1987, Johnny Wheelwright vit au Canada depuis plusieurs années et y enseigne la littérature dans une école pour jeunes filles. Il ne peut passer une journée sans penser à son grand ami d’enfance, Owen Meany. Grand par le caractère et la destinée, Owen Meany était pourtant un tout petit garçon, qui ne dépassa pas 1.52 mètre une fois adulte. Sa taille était la source de beaucoup de moqueries de ses camarades, dont il arrivait pourtant à faire fi. Sa voix le différenciait également des autres enfants puis des adultes : non seulement il n’avait jamais mué mais il émettait un son aigu très particulier.

Owen Meany fut un véritable leader dans chaque classe et chaque école où il est passé. Il était profondément respecté par les professeurs, malgré ses nombreuses critiques. Il fut comme un maître pour Johnny et le guida dans bien des matières et sur bien des sujets. C’était un enfant puis un adulte hors norme, dont la vie était régie par de grands principes auxquels il ne dérogeait pas et qui l’empêchaient de profiter de son enfance et de poursuive le bonheur qu’il méritait.

« C’est Owen Meany qui m’apprit que tout bon livre évolue continuellement, du général au particulier, du détail à l’ensemble, et ainsi de suite. Une bonne lecture et une bonne interprétation de la lecture doivent évoluer de façon identique. »

Et même si Owen Meany est à l’origine d’un grand drame pour Johnny, ils restèrent toujours amis. Quand ils avaient la vingtaine et qu’ils étaient étudiants, la guerre du Vietnam devenait de plus en plus intense et meurtrière. Owen étant persuadé que son destin l’appelait à s’y battre, il fit tout son possible pour être intégré dans l’armée et s’y faire une place lui permettant d’être envoyé au combat, malgré l’opposition farouche de son entourage.

« Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n’arrivent plus, son parfum qui s’efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l’un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu’on l’a perdue, pour toujours… Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante. »

Voici l’un des plus forts et bouleversants roman que j’ai lu à ce jour. J’ai rarement eu le sentiment qu’un personnage de fiction était aussi réel, au point qu’il me manque cruellement à la fin du roman, comme si j’avais moi aussi perdu un ami.

J’ai retrouvé le ton moqueur de John Irving, cette façon de raconter une histoire avec un brin d’humour, que j’avais tant aimée dans Le monde selon Garp. Il a un vrai don pour donner vie à des personnages, maniant parfaitement les dialogues et sachant raconter une scène à merveille. Comme je me suis amusée en lisant les scènes de vengeance d’Owen vis-à-vis de son directeur d’école ! Certaines scènes, comme celles des spectacles de Noël, sont exquises de drôlerie et de sérieux en même temps.

Bien que je sois totalement étanche à la thématique religieuse et que je ne comprenne pas toutes les subtilités de celle-ci, leur lecture n’en fut pas pour autant désagréable puisqu’on y retrouve la liberté de ton de John Irving.

A aucun moment on ne voit passer les pages de ce gros pavé, rien n’y est superflu, toutes les anecdotes et toutes les scènes y ont leur importance. C’est un roman parfaitement maîtrisé, sur tous les aspects et au sein duquel la tension monte petit à petit, à mesure que le destin tragique d’Owen approche. Je suis persuadée qu’il fait partie de ces romans dont chaque relecture apporte une nouvelle vision, fait découvrir de nouveaux éléments et il est certain que j’en ferai une relecture d’ici quelques années.

Je n’ai absolument aucune réserve à émettre sur ce coup de cœur et je ne peux que le conseiller aux gros lecteurs. Comme je regrette de ne pas l’avoir découvert plus tôt !

Référence

John Irving, Une prière pour Owen, éditions du Seuil, traduction de Michel Lebrun, 761 pages

Une fille bien – Holly Goddard Jones

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Les nouvelles rassemblées dans ce recueil ont pour point commun de se dérouler dans une petite ville du fin fond des Etats-Unis. Une jeune fille ou une femme est à chaque fois le personnage central de ces nouvelles et la narration consiste souvent dans le récit d’un épisode traumatisant pour l’un des personnages principaux.

J’ai beaucoup apprécié la manière subtile dont Holly Goddard Jones annonce une tragédie. Elle amène progressivement la tragédie, faisant monter la tension petit à petit, jusqu’à déboucher sur des passages particulièrement horribles dans certaines nouvelles. On se laisse ainsi surprendre par des scènes très cruelles au point que le choc puisse créer un sentiment physique assez fort.  Lire la suite de « Une fille bien – Holly Goddard Jones »