Une prière pour Owen – John Irving

IRVING« Comment aurais-je pu savoir qu’Owen Meany était un héros ? »

En 1987, Johnny Wheelwright vit au Canada depuis plusieurs années et y enseigne la littérature dans une école pour jeunes filles. Il ne peut passer une journée sans penser à son grand ami d’enfance, Owen Meany. Grand par le caractère et la destinée, Owen Meany était pourtant un tout petit garçon, qui ne dépassa pas 1.52 mètre une fois adulte. Sa taille était la source de beaucoup de moqueries de ses camarades, dont il arrivait pourtant à faire fi. Sa voix le différenciait également des autres enfants puis des adultes : non seulement il n’avait jamais mué mais il émettait un son aigu très particulier.

Owen Meany fut un véritable leader dans chaque classe et chaque école où il est passé. Il était profondément respecté par les professeurs, malgré ses nombreuses critiques. Il fut comme un maître pour Johnny et le guida dans bien des matières et sur bien des sujets. C’était un enfant puis un adulte hors norme, dont la vie était régie par de grands principes auxquels il ne dérogeait pas et qui l’empêchaient de profiter de son enfance et de poursuive le bonheur qu’il méritait.

« C’est Owen Meany qui m’apprit que tout bon livre évolue continuellement, du général au particulier, du détail à l’ensemble, et ainsi de suite. Une bonne lecture et une bonne interprétation de la lecture doivent évoluer de façon identique. »

Et même si Owen Meany est à l’origine d’un grand drame pour Johnny, ils restèrent toujours amis. Quand ils avaient la vingtaine et qu’ils étaient étudiants, la guerre du Vietnam devenait de plus en plus intense et meurtrière. Owen étant persuadé que son destin l’appelait à s’y battre, il fit tout son possible pour être intégré dans l’armée et s’y faire une place lui permettant d’être envoyé au combat, malgré l’opposition farouche de son entourage.

« Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n’arrivent plus, son parfum qui s’efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l’un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu’on l’a perdue, pour toujours… Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante. »

Voici l’un des plus forts et bouleversants roman que j’ai lu à ce jour. J’ai rarement eu le sentiment qu’un personnage de fiction était aussi réel, au point qu’il me manque cruellement à la fin du roman, comme si j’avais moi aussi perdu un ami.

J’ai retrouvé le ton moqueur de John Irving, cette façon de raconter une histoire avec un brin d’humour, que j’avais tant aimée dans Le monde selon Garp. Il a un vrai don pour donner vie à des personnages, maniant parfaitement les dialogues et sachant raconter une scène à merveille. Comme je me suis amusée en lisant les scènes de vengeance d’Owen vis-à-vis de son directeur d’école ! Certaines scènes, comme celles des spectacles de Noël, sont exquises de drôlerie et de sérieux en même temps.

Bien que je sois totalement étanche à la thématique religieuse et que je ne comprenne pas toutes les subtilités de celle-ci, leur lecture n’en fut pas pour autant désagréable puisqu’on y retrouve la liberté de ton de John Irving.

A aucun moment on ne voit passer les pages de ce gros pavé, rien n’y est superflu, toutes les anecdotes et toutes les scènes y ont leur importance. C’est un roman parfaitement maîtrisé, sur tous les aspects et au sein duquel la tension monte petit à petit, à mesure que le destin tragique d’Owen approche. Je suis persuadée qu’il fait partie de ces romans dont chaque relecture apporte une nouvelle vision, fait découvrir de nouveaux éléments et il est certain que j’en ferai une relecture d’ici quelques années.

Je n’ai absolument aucune réserve à émettre sur ce coup de cœur et je ne peux que le conseiller aux gros lecteurs. Comme je regrette de ne pas l’avoir découvert plus tôt !

Référence

John Irving, Une prière pour Owen, éditions du Seuil, traduction de Michel Lebrun, 761 pages

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La fille du fermier – Jim Harrison

HARRISON2« Les premières montagnes que voit une fille de l’Ohio habituée au plat pays sont mentalement inacceptables. » 

Sarah est adolescente quand ses parents décident de changer de vie et de partir vivre dans le Montana, au fin fond de la campagne. Elle se retrouve totalement isolée et ses seuls amis sont Tim, le vieillard propriétaire de la maison louée par la famille, et son chien. Elle s’occupe en faisant de longues balades dans la nature et en dévorant les livres.

Sarah subit un jour un acte d’une violence traumatisante. Sa manière d’apprendre à guérir cette blessure est l’attente de la vengeance, qu’elle laisse mûrir en elle. Jusq’au jour où vient l’amour…

« Elle pleura un peu, puis comprit que ses larmes ne la feraient pas avancer d’un iota. Elle pensa au mal qu’on pouvait faire à quelqu’un, un mal parfois incalculable, et puis il y avait aussi le mal qu’on se faisait parfois à soi-même, en s’endurcissant. Tout en jouant, elle se dit que la femme la moins dure du monde, Emily Dickinson, était l’une de ses poétesses préférées. Il lui semblait malgré tout qu’elle n’avait pas d’autre choix que de devenir prématurément âgée et austère. Elle allait vivre dans ce chalet comme une religieuse cloîtrée, puis elle finirait par quitter la région pour tenter de trouver une autre vie. »

J’ai été subjuguée par ce personnage lumineux, Lire la suite de « La fille du fermier – Jim Harrison »

L’origine des autres – Toni Morrison

MORRISON« La race est la classification d’une espèce et nous sommes la race humaine, point final. Alors quelle est cette autre chose : l’hostilité, le racisme social, la fabrication de l’Autre ? » (page 25)

La race est une idée et non un fait. Pour l’instaurer, il a donc fallu développer l’idée d’une altérité : fabriquer l’Autre. Ce processus est notamment passé à travers la littérature. La case de l’oncle Tom n’a ainsi pas été écrit pour les noirs mais pour les blancs. Cette littérature a permis aux blancs de cautionner des actes inhumains en les justifiant par le fait que les noirs avaient besoin de cette domination du fait de leur infériorité.

En réalité, les noirs furent indispensables à une définition blanche de l’humanité. En fabriquant un Autre noir, les blancs américains créaient leur propre identité.

« La nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère semble une tentative désespérée pour confirmer que l’on est soi-même normal. » (p.34)

Ce livre de Toni Morrison est extrêmement riche car il puise à la fois dans l’Histoire américaine mais aussi dans la sociologie, afin de comprendre comment et pourquoi le racisme est né aux Etats-Unis. Lire la suite de « L’origine des autres – Toni Morrison »

D’acier – Silvia Avallone

AVALLONE« Elle n’y arriverait jamais, à s’enfuir. Il l’en empêcherait, il la retrouverait partout. » (page 57)

Francesca et Anna sont deux amies inséparables qui vivent leur adolescence dans les années 2000 à Piombino, dans la province de Livourne. Cette ville de la côte toscane est loin d’être un paradis, contrairement à l’île d’Elbe, située juste en face. A Piombino, il n’y a nul tourisme, l’économie de la ville étant entièrement tributaire des hauts fournaux de la grande aciérie. Chaque famille a au moins l’un de ses membres qui y travaille. Le quotidien des habitants de cette ville populaire est fait de dur labeur, de violence, et de défonce. Cette misère ne s’est pourtant pas inflitrée dans les coeurs de Francesca et Anna, qui commencent à profiter du peu de liberté laissée par leurs parents pour sortir, rencontrer des garçons et s’amuser à la plage.

Malgré la tristesse de leur quotidien, les deux amies ont foi dans leur avenir, qu’elle imaginent fait d’amour et de succès professionnel. L’une espère s’en sortir grâce à sa beauté et l’autre grâce à son intelligence. Leur amitié m’a énormément rappelé celle d’Elena et Lila (L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante), faite d’un profond amour au sein duquel une faille grandit peu à peu. Tout du long, les éléments de ressemblance avec la saga prodigieuse étaient Lire la suite de « D’acier – Silvia Avallone »

Prodigieuses créatures – Tracy Chevalier

CHEVALIER2Dans les années 1810, Mary Anning a une dizaine d’années et vit dans le Dorset, sur la côte anglaise. Elle a un don pour trouver des fossiles, qu’elle appelle des « curios » pour « curiosités ». En effet, Mary n’a absolument aucune connaissance scientifique, vient d’un milieu très pauvre et ne fréquente pas l’école. En revanche, elle a un certain sens des affaires et a compris que ses curios intéressaient beaucoup les touristes, qui les lui achetaient à un prix lui permettant de garantir un complément de revenus pour sa famille.

Mary fit la rencontre d’Elizabeth Philpot, une femme d’une quinzaine d’années de plus qu’elle, qui vit aisément avec ses sœurs dans un cottage de Lyme également. Elizabeth est passionnée par les fossiles, qu’elle collectionne et dont elle connaît les noms scientifiques. Elle initie Mary à cette connaissance scientifique.

Quel formidable roman, que je ne peux que vous encourager à lire pour de multiples raisons :  Lire la suite de « Prodigieuses créatures – Tracy Chevalier »

Ecoute la ville tomber – Kate Tempest

TEMPEST« Tu trimes, tu bouffes, tu dors, tu baises, tu bois, tu danses, tu crèves. »

Comment parler de LA pépite de cette rentrée littéraire, de LA grande découverte littéraire ? Je ne sais comment aborder ce roman époustouflant en utilisant les mots qui lui rendront le mieux justice. Commençons par dire quelques mots de l’intrigue…

Harry est dealeuse et fait ce travail avec son ami Léon. Ils vendent de la drogue directement dans les grands bureaux londoniens et dans les soirées chics. Lors de l’une de ces soirées, elle rencontre Becky et toutes deux ont comme un coup de foudre, qui ne se matérialise pourtant pas de suite. Becky est danseuse mais n’arrive pas à percer. Elle cumule les boulots alimentaires et notamment un travail de masseuse, pour s’offrir le temps de sa passion. Elle est en couple avec Pete, pour qui elle avait eu un coup de foudre.

« Elle fit de lui un homme, une femme, un enfant. Il n’avait jamais rien connu d’aussi intense. Lors d’une fête il se retrouva assis sur ses genoux, à minauder, rien que pour elle. Il aimait ce qu’il devenait sous son regard. Un coup d’œil de sa part et il se mettait à rire bêtement, à sautiller, à faire le pitre, pour elle. Au coup d’œil suivant il redevenait sérieux et taciturne, la passion le consumant à la moindre vibration de ses cils. Avec elle il passa par tous les stades. Elle était comme un corps étranger qui l’avait parasité. Un fragment métallique logé dans un organe vital. Un éclat d’obus scélérat qui s’était incrusté la première fois où il avait posé les yeux sur elle, l’instant où il avait senti la déflagration. »

A travers les histoires de Harry, Léon, Becky et Pete, Kate Tempest raconte la vie de ces trentenaires londoniens sans avenir mais aussi celle désabusée de leurs parents. Elle montre la manière dont ils sont à la recherche de sens : par une vocation, une passion, une relation…

« Chacun cherche cette étincelle qui donnera du sens à sa vie. Cette miette de perfection fuyante qui fera peut-être battre leur cœur plus fort. »

« Tout le tue, et pourtant sa vie ne finit pas de n’en plus finir : le matin arrive et il est encore là, les yeux ouverts. Vivant. »

J’ai été immédiatement aspirée par le rythme de ce roman, la résonance des mots utilisés, le style si graphique de Kate Tempest. Je n’en revenais pas de lire les phrases que j’avais sous les yeux, tant leur puissance était aveuglante. Tout n’y est que beauté, justesse et finesse. Elle a un don pour décrire les effets d’une émotion, d’une découverte, d’une rencontre entre deux personnes, les coups de foudre. Il y a quelque chose de radieux, d’extrêmement lumineux dans ces passages.  Lire la suite de « Ecoute la ville tomber – Kate Tempest »

Dalva – Jim Harrison

IMG_20170802_222223_965« Que deviennent les histoires quand il n’y a personne pour les raconter ? » (page 480)

Arizona, années 1980.

Après des décennies à sillonner plusieurs Etats américains et pays, Dalva retourne en Arizona, dans le grand ranch familial. Elle a 45 ans et se souvient de ses années de jeunesse passées en Arizona.

Dalva fut profondément marquée par l’amour de sa vie, son amour de jeunesse, Duane. Ce sioux fréquenta sa famille quelques mois puis fut rapidement écarté de celle-ci lorsque Dalva tomba enceinte à 16 ans. Elle dut à la fois abandonner l’enfant à une famille, quitter Duane et perdit peu de temps après son grand-père bien-aimé qui contribua fortement à son éducation.

Alors qu’elle est revenue dans le ranch familial, Dalva est contactée par Michael, un universitaire, spécialisé dans l’Histoire américaine du XIXème siècle et l’extermination des indiens d’Amérique. L’un des ancêtres de Dalva fut en effet un proche des Sioux, qu’il essaya d’abord de convertir au christianisme en leur offrant ses connaissances en botanique afin que ceux-ci survivent en empruntant la culture des colonisateurs. Petit à petit, il se fit connaître et respecter et eut des liens privilégiés avec de grands chefs sioux, dont Crazy Horse. Michael souhaiterait accéder aux journaux intimes de l’ancêtre de Dalva, afin d’écrire un livre qui lui permettra de gagner en crédibilité au sein de son université et de faire oublier ses déboires.

« Seul le plus pur des cœurs peut devenir meurtrier à cause d’autrui. » (p. 31)

Il m’est très difficile de rendre hommage à ce magnifique roman comme j’aimerais pouvoir le faire. J’ai été hypnotisée par Dalva, ce personnage incroyable qui réunit à la fois puissance et sensibilité. Elle porte en elle toute son histoire familiale et par extrapolation celle du peuple Sioux dont il ne reste plus grand chose. C’est une femme dotée d’une volonté forte mais porteuse d’une blessure qu’elle ne réussit jamais à cicatriser. Lire la suite de « Dalva – Jim Harrison »

Louis parmi les spectres – Isabelle Arsenault et Fanny Britt

Louis est un petit garçon triste. Il est tiraillé entre son père et sa mère, qui se sont séparés à cause de la maladie de son père, qui est alcoolique. Louis exprime peu ses sentiments, il est plein de solitude et de nostalgie pour les années que l’on devine heureuses lorsque ses parents n’étaient pas séparés et que son père ne buvait pas.

« J’ai fermé les yeux très fort, pour me boucher les oreilles. » (page 81)

Les couleurs d’Isabelle Arsenault reflètent parfaitement l’état des émotions de Louis : elle utilise ainsi toute sa palette de couleur, allant du noir et blanc aux couleurs les plus vives. Les dessins sont d’une grande douceur et poésie. L’association d’Isabelle Arsenault et Fanny Britt est une réussite, une fois de plus. On retrouve la capacité de la dessinatrice et de la scénariste à mettre en histoire tous les non-dits au sein d’une famille.

Voici de nouveau un magnifique album, qui n’est pas destiné qu’aux adultes. Je continuerai à suivre cette grande dessinatrice avec plaisir.

 

Référence

Isabelle Arsenault et Fanny Britt, Louis parmi les spectres, éditions La Pastèque, 160 pages

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Le jour d’avant – Sorj Chalandon

ChalandonMichel Flavent raconte l’histoire de sa famille, marquée par la tragédie. Son frère Joseph est entrée à la mine dans les années 1960, alors qu’il n’avait que 20 ans. Il aurait pu être mécanicien ou bien agriculteur comme son père mais par fierté, par besoin de prouver sa virilité et d’appartenir à une communauté avec une identité forte, il est devenu mineur malgré l’avis de ses parents.

« Tu sais quoi ? disait mon père. Tu n’iras pas au charbon, tu iras au chagrin. »

Michel raconte le décès de son frère, alors qu’il n’a que 30 ans, des suites d’un coup de grisou qui tua 42 mineurs en 1974. Il vécut avec le souvenir douloureux d’un jeune homme plein de vie qui n’eut pas le temps de construire sa propre famille. Michel érigea un mausolée pour son frère et les mineurs de Liévin, en transformant son garage en un musée où il rassemblait tous les documents et pièces relatifs à la mine de Liévin et à cette catastrophe.

Pendant des décennies, il vécut avec l’idée que les coupables n’avaient jamais été punis, encore moins le véritable coupable : Lucien Dravelle, l’agent de maîtrise qui était notamment en charge de la sécurité des mineurs. Pour des raisons de rendement, la sécurité de la fosse n’avait pas été assurée au retour des vacances de Noël 1974. En 2014, à la mort de sa femme Cécile des suites d’une maladie, Michel décide de retourner à Liévin et de retrouver Lucien Dravelle. Lire la suite de « Le jour d’avant – Sorj Chalandon »