L’origine des autres – Toni Morrison

MORRISON« La race est la classification d’une espèce et nous sommes la race humaine, point final. Alors quelle est cette autre chose : l’hostilité, le racisme social, la fabrication de l’Autre ? » (page 25)

La race est une idée et non un fait. Pour l’instaurer, il a donc fallu développer l’idée d’une altérité : fabriquer l’Autre. Ce processus est notamment passé à travers la littérature. La case de l’oncle Tom n’a ainsi pas été écrit pour les noirs mais pour les blancs. Cette littérature a permis aux blancs de cautionner des actes inhumains en les justifiant par le fait que les noirs avaient besoin de cette domination du fait de leur infériorité.

En réalité, les noirs furent indispensables à une définition blanche de l’humanité. En fabriquant un Autre noir, les blancs américains créaient leur propre identité.

« La nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère semble une tentative désespérée pour confirmer que l’on est soi-même normal. » (p.34)

Ce livre de Toni Morrison est extrêmement riche car il puise à la fois dans l’Histoire américaine mais aussi dans la sociologie, afin de comprendre comment et pourquoi le racisme est né aux Etats-Unis. Lire la suite de « L’origine des autres – Toni Morrison »

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D’acier – Silvia Avallone

AVALLONE« Elle n’y arriverait jamais, à s’enfuir. Il l’en empêcherait, il la retrouverait partout. » (page 57)

Francesca et Anna sont deux amies inséparables qui vivent leur adolescence dans les années 2000 à Piombino, dans la province de Livourne. Cette ville de la côte toscane est loin d’être un paradis, contrairement à l’île d’Elbe, située juste en face. A Piombino, il n’y a nul tourisme, l’économie de la ville étant entièrement tributaire des hauts fournaux de la grande aciérie. Chaque famille a au moins l’un de ses membres qui y travaille. Le quotidien des habitants de cette ville populaire est fait de dur labeur, de violence, et de défonce. Cette misère ne s’est pourtant pas inflitrée dans les coeurs de Francesca et Anna, qui commencent à profiter du peu de liberté laissée par leurs parents pour sortir, rencontrer des garçons et s’amuser à la plage.

Malgré la tristesse de leur quotidien, les deux amies ont foi dans leur avenir, qu’elle imaginent fait d’amour et de succès professionnel. L’une espère s’en sortir grâce à sa beauté et l’autre grâce à son intelligence. Leur amitié m’a énormément rappelé celle d’Elena et Lila (L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante), faite d’un profond amour au sein duquel une faille grandit peu à peu. Tout du long, les éléments de ressemblance avec la saga prodigieuse étaient Lire la suite de « D’acier – Silvia Avallone »

Prodigieuses créatures – Tracy Chevalier

CHEVALIER2Dans les années 1810, Mary Anning a une dizaine d’années et vit dans le Dorset, sur la côte anglaise. Elle a un don pour trouver des fossiles, qu’elle appelle des « curios » pour « curiosités ». En effet, Mary n’a absolument aucune connaissance scientifique, vient d’un milieu très pauvre et ne fréquente pas l’école. En revanche, elle a un certain sens des affaires et a compris que ses curios intéressaient beaucoup les touristes, qui les lui achetaient à un prix lui permettant de garantir un complément de revenus pour sa famille.

Mary fit la rencontre d’Elizabeth Philpot, une femme d’une quinzaine d’années de plus qu’elle, qui vit aisément avec ses sœurs dans un cottage de Lyme également. Elizabeth est passionnée par les fossiles, qu’elle collectionne et dont elle connaît les noms scientifiques. Elle initie Mary à cette connaissance scientifique.

Quel formidable roman, que je ne peux que vous encourager à lire pour de multiples raisons :  Lire la suite de « Prodigieuses créatures – Tracy Chevalier »

Ecoute la ville tomber – Kate Tempest

TEMPEST« Tu trimes, tu bouffes, tu dors, tu baises, tu bois, tu danses, tu crèves. »

Comment parler de LA pépite de cette rentrée littéraire, de LA grande découverte littéraire ? Je ne sais comment aborder ce roman époustouflant en utilisant les mots qui lui rendront le mieux justice. Commençons par dire quelques mots de l’intrigue…

Harry est dealeuse et fait ce travail avec son ami Léon. Ils vendent de la drogue directement dans les grands bureaux londoniens et dans les soirées chics. Lors de l’une de ces soirées, elle rencontre Becky et toutes deux ont comme un coup de foudre, qui ne se matérialise pourtant pas de suite. Becky est danseuse mais n’arrive pas à percer. Elle cumule les boulots alimentaires et notamment un travail de masseuse, pour s’offrir le temps de sa passion. Elle est en couple avec Pete, pour qui elle avait eu un coup de foudre.

« Elle fit de lui un homme, une femme, un enfant. Il n’avait jamais rien connu d’aussi intense. Lors d’une fête il se retrouva assis sur ses genoux, à minauder, rien que pour elle. Il aimait ce qu’il devenait sous son regard. Un coup d’œil de sa part et il se mettait à rire bêtement, à sautiller, à faire le pitre, pour elle. Au coup d’œil suivant il redevenait sérieux et taciturne, la passion le consumant à la moindre vibration de ses cils. Avec elle il passa par tous les stades. Elle était comme un corps étranger qui l’avait parasité. Un fragment métallique logé dans un organe vital. Un éclat d’obus scélérat qui s’était incrusté la première fois où il avait posé les yeux sur elle, l’instant où il avait senti la déflagration. »

A travers les histoires de Harry, Léon, Becky et Pete, Kate Tempest raconte la vie de ces trentenaires londoniens sans avenir mais aussi celle désabusée de leurs parents. Elle montre la manière dont ils sont à la recherche de sens : par une vocation, une passion, une relation…

« Chacun cherche cette étincelle qui donnera du sens à sa vie. Cette miette de perfection fuyante qui fera peut-être battre leur cœur plus fort. »

« Tout le tue, et pourtant sa vie ne finit pas de n’en plus finir : le matin arrive et il est encore là, les yeux ouverts. Vivant. »

J’ai été immédiatement aspirée par le rythme de ce roman, la résonance des mots utilisés, le style si graphique de Kate Tempest. Je n’en revenais pas de lire les phrases que j’avais sous les yeux, tant leur puissance était aveuglante. Tout n’y est que beauté, justesse et finesse. Elle a un don pour décrire les effets d’une émotion, d’une découverte, d’une rencontre entre deux personnes, les coups de foudre. Il y a quelque chose de radieux, d’extrêmement lumineux dans ces passages.  Lire la suite de « Ecoute la ville tomber – Kate Tempest »

Dalva – Jim Harrison

IMG_20170802_222223_965« Que deviennent les histoires quand il n’y a personne pour les raconter ? » (page 480)

Arizona, années 1980.

Après des décennies à sillonner plusieurs Etats américains et pays, Dalva retourne en Arizona, dans le grand ranch familial. Elle a 45 ans et se souvient de ses années de jeunesse passées en Arizona.

Dalva fut profondément marquée par l’amour de sa vie, son amour de jeunesse, Duane. Ce sioux fréquenta sa famille quelques mois puis fut rapidement écarté de celle-ci lorsque Dalva tomba enceinte à 16 ans. Elle dut à la fois abandonner l’enfant à une famille, quitter Duane et perdit peu de temps après son grand-père bien-aimé qui contribua fortement à son éducation.

Alors qu’elle est revenue dans le ranch familial, Dalva est contactée par Michael, un universitaire, spécialisé dans l’Histoire américaine du XIXème siècle et l’extermination des indiens d’Amérique. L’un des ancêtres de Dalva fut en effet un proche des Sioux, qu’il essaya d’abord de convertir au christianisme en leur offrant ses connaissances en botanique afin que ceux-ci survivent en empruntant la culture des colonisateurs. Petit à petit, il se fit connaître et respecter et eut des liens privilégiés avec de grands chefs sioux, dont Crazy Horse. Michael souhaiterait accéder aux journaux intimes de l’ancêtre de Dalva, afin d’écrire un livre qui lui permettra de gagner en crédibilité au sein de son université et de faire oublier ses déboires.

« Seul le plus pur des cœurs peut devenir meurtrier à cause d’autrui. » (p. 31)

Il m’est très difficile de rendre hommage à ce magnifique roman comme j’aimerais pouvoir le faire. J’ai été hypnotisée par Dalva, ce personnage incroyable qui réunit à la fois puissance et sensibilité. Elle porte en elle toute son histoire familiale et par extrapolation celle du peuple Sioux dont il ne reste plus grand chose. C’est une femme dotée d’une volonté forte mais porteuse d’une blessure qu’elle ne réussit jamais à cicatriser. Lire la suite de « Dalva – Jim Harrison »

Louis parmi les spectres – Isabelle Arsenault et Fanny Britt

Louis est un petit garçon triste. Il est tiraillé entre son père et sa mère, qui se sont séparés à cause de la maladie de son père, qui est alcoolique. Louis exprime peu ses sentiments, il est plein de solitude et de nostalgie pour les années que l’on devine heureuses lorsque ses parents n’étaient pas séparés et que son père ne buvait pas.

« J’ai fermé les yeux très fort, pour me boucher les oreilles. » (page 81)

Les couleurs d’Isabelle Arsenault reflètent parfaitement l’état des émotions de Louis : elle utilise ainsi toute sa palette de couleur, allant du noir et blanc aux couleurs les plus vives. Les dessins sont d’une grande douceur et poésie. L’association d’Isabelle Arsenault et Fanny Britt est une réussite, une fois de plus. On retrouve la capacité de la dessinatrice et de la scénariste à mettre en histoire tous les non-dits au sein d’une famille.

Voici de nouveau un magnifique album, qui n’est pas destiné qu’aux adultes. Je continuerai à suivre cette grande dessinatrice avec plaisir.

 

Référence

Isabelle Arsenault et Fanny Britt, Louis parmi les spectres, éditions La Pastèque, 160 pages

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Le jour d’avant – Sorj Chalandon

ChalandonMichel Flavent raconte l’histoire de sa famille, marquée par la tragédie. Son frère Joseph est entrée à la mine dans les années 1960, alors qu’il n’avait que 20 ans. Il aurait pu être mécanicien ou bien agriculteur comme son père mais par fierté, par besoin de prouver sa virilité et d’appartenir à une communauté avec une identité forte, il est devenu mineur malgré l’avis de ses parents.

« Tu sais quoi ? disait mon père. Tu n’iras pas au charbon, tu iras au chagrin. »

Michel raconte le décès de son frère, alors qu’il n’a que 30 ans, des suites d’un coup de grisou qui tua 42 mineurs en 1974. Il vécut avec le souvenir douloureux d’un jeune homme plein de vie qui n’eut pas le temps de construire sa propre famille. Michel érigea un mausolée pour son frère et les mineurs de Liévin, en transformant son garage en un musée où il rassemblait tous les documents et pièces relatifs à la mine de Liévin et à cette catastrophe.

Pendant des décennies, il vécut avec l’idée que les coupables n’avaient jamais été punis, encore moins le véritable coupable : Lucien Dravelle, l’agent de maîtrise qui était notamment en charge de la sécurité des mineurs. Pour des raisons de rendement, la sécurité de la fosse n’avait pas été assurée au retour des vacances de Noël 1974. En 2014, à la mort de sa femme Cécile des suites d’une maladie, Michel décide de retourner à Liévin et de retrouver Lucien Dravelle. Lire la suite de « Le jour d’avant – Sorj Chalandon »

No home – Yaa Gyasi

NO HOME 2« Tu veux savoir ce qu’est la faiblesse ? C’est de traiter quelqu’un comme s’il t’appartenait. La force est de savoir qu’il n’appartient qu’à lui-même. »

Ce roman choral de Yaa Gyasi commence en 1764, au Ghana. Deux sœurs qui ne se sont jamais connues car elles ont été séparées très rapidement après leur naissance voient leurs vies bouleversées par la mise en place du commerce des esclaves. Effia est mariée au gouverneur du fort de Cape Coast, dont les sous-sols servent à emprisonner les esclaves avant leur traversée de l’Atlantique. Esi est une esclave détenue dans le même fort, et envoyée aux Etats-Unis. Les deux soeurs ont des enfants dont les vies seront radicalement différentes.

« Ces larmes étaient une sorte de routine. Elles étaient versées par toutes les femmes. Elles tombaient jusqu’à ce que le sol se transforme en boue. La nuit, Esi rêvait que, si elles pleuraient toutes à l’unisson, la boue se transformerait en une rivière qui les emporterait vers la mer. »

La descendance d’Effia se voit confier le rôle de commerçant d’esclaves et essaie de s’en défaire pour vivre libre et en paix. Les enfants et petits-enfants d’Esi grandissent quant à eux dans un pays qui les enchaîne et les renvoie systématiquement à la couleur de leur peau. Lire la suite de « No home – Yaa Gyasi »

Promenons-nous dans les bois – Bill Bryson

promenons nous dans les bois.indd« Marcher, tel était notre lot. » (page 71)

Dans ce récit, Bill Bryson raconte son aventure pédestre à travers plusieurs Etats américains, sur l’Appalachian Trail (AT pour les intimes). Ce chemin de randonnée très connu de la côte Est américaine fait plus de 3 500 kilomètres et passe par 14 Etats. Bill Bryson eut l’idée de cette randonnée géante lorsqu’il emménagea dans le Maine, près d’une portion de l’AT.

Pour ce long périple de plusieurs mois, un seul de ses anciens amis accepta de lui tenir compagnie : son ami d’enfance, Katz. Pourtant, Katz n’a absolument rien d’un randonneur… L’aventure s’annonce donc prometteuse !

Je me suis plongée dans ce récit avec une facilité et un plaisir déconcertants. Bryson est un narrateur hors pair. Il alterne des phases de narration de son quotidien de randonneur (presque à la manière d’un journal de bord), des descriptions de la nature, des dialogues toujours bien écrits et bien dosés et des parenthèses sur la géographie, l’Histoire ou la culture, qui sont toujours pleines de pédagogie.

Bryson manie l’humour à la perfection, avec beaucoup de justesse et parfois peu de pitié pour son entourage. Lire la suite de « Promenons-nous dans les bois – Bill Bryson »