Paroles d’honneur – Leïla Slimani & Laetitia Coryn

slimaniEn 2015, Leïla Slimani est en pleine promotion de son premier roman, Dans le jardin de l’ogre. Dans ce roman, elle raconte l’histoire triste d’une jeune femme qui souffre de nymphomanie. Sa promotion du livre au Maroc suscite des débats et l’amène à faire la connaissance de Nour, qui lui raconte le tabou de la sexualité au Maroc.

Nour parle à la fois de ses propres expériences mais aussi de celles de ses amies. Elle raconte l’impossibilité d’avoir une relation amoureuse équilibrée, où les deux parties puissent être sur un pied d’égalité. L’hypocrisie autour de la sexualité fait que les femmes qui ont des relations sexuelles avant le mariage sont vues comme des prostituées alors même que le fait que beaucoup d’hommes voient des prostituées ne choque personne.

 

De cette très forte tension entre la sexualité rêvée par les individus et la rigidité de la religion naissent des violences tant physiques (souffrance émotionnelle, violences domestiques, viol…) que symboliques (inégalités entre les hommes et les femmes, tabou autour du corps féminin…). Leïla Slimani écrit à la manière d’une enquêtrice, ce récit se situant à la frontière entre l’essai et l’enquête sociologique. Elle se met en retrait pour laisser ses interlocutrices s’exprimer.

Le ton choisit par les deux auteures est celui d’une discussion entre amies et sans concession. Cela confère à cette lecture un pouvoir d’empathie avec ces femmes. Les illustrations dans des tons pastels donnent de la douceur à des histoires qui sont bien souvent tristes et aident le lecteur à progresser sans difficulté. Le pari d’adapter en BD l’essai Sexe et mensonges : la vie sexuelle au Maroc est réussi. Grâce à cette BD, la problématique de la misère sexuelle est désormais accessible au grand public.

Référence

Leïla Slimani & Laetitia Coryn, Paroles d’honneur, éditions Les arènes BD, 110 pages

 

bd_de_la_semaine_pti_black

La BD de la semaine, c’est chez Stéphanie !

Publicités

Les fantômes du vieux pays – Nathan Hill

hill

Faye Andresen-Anderson est dans un parc public lorsqu’elle croise le chemin du gouverneur Packer en 2011. Ce dernier est en peine campagne électorale et est escorté par son entourage politique et des journalistes. Faye lui jette des graviers, ce qui est immédiatement repris par l’ensemble des médias, qui s’empressent de la traîner dans la boue et n’hésitent pas, pour ce faire, à ressasser des épisodes polémiques du passé de la quinquagénaire.

Son fils, Samuel Andresen-Anderson, est professeur d’anglais à l’université de Chicago. Il n’a pas vu sa mère depuis 20 ans, depuis qu’elle a quitté son père et qu’elle l’a laissé avec ce dernier alors qu’il n’avait que 11 ans. Samuel est un écrivain raté, qui n’a toujours pas réussi à écrire de second roman depuis la sortie de son premier livre. Son éditeur, à qui il doit une grosse avance sur son prochain livre depuis plusieurs années, le harcèle et le menace de contentieux. Pour le contenter, Samuel envisage alors d’écrire un récit hautement polémique sur sa mère. Pour cela, il va devoir reprendre contact avec elle et comprendre les épisodes qui constituent un mystère dans la vie de celle-ci et: ses quelques mois de vie étudiante à Chicago durant l’été 1968.

J’ai été immédiatement happée par ce roman, tellement les scènes sont rapidement installées et me sont apparues de manière très visuelles. Les dialogues y sont également pour beaucoup : très bien écrits, percutants et très drôles, ils créent toutes les conditions pour que le lecteur passe un excellent moment de lecture. Certaines scènes sont particulièrement exquises de par l’humour moqueur et cynique qui s’en dégage.

Ce gros pavé de 700 pages a l’immense mérite de se focaliser sur un nombre restreint de personnages, que le lecteur suit tour à tour et voit se développer tout au long du roman. On y croise notamment un gamer totalement accro, une étudiante dont le seul talent est la triche, de jeunes étudiants révolutionnaires, des adolescentes confrontées à des maternités non désirées… Alors que Nathan Hill aurait pu se retrouver pris au piège de la caricature, du cliché, il s’en sort merveilleusement bien, en peignant des individus très justes et profonds, plein de réalisme et d’humanité.

Vous l’aurez compris, si j’ai eu un tel coup de cœur pour ce roman, c’est dû à sa richesse et notamment à la richesse des thématiques qu’il aborde. Nathan Hill raconte tout d’abord l’Histoire américaine, celle de 1968 et des courants pacifistes, et celle beaucoup plus récente de la montée d’une tendance politique qui fait de la démagogie et de la polémique sa recette préférée. Pour cela, il place les histoires de ses personnages au sein de la grande Histoire, et manie parfaitement les thématiques de l’enfance, de l’adolescence, des relations maternelles, de la poursuite du bonheur, du retour aux origines…

J’ai refermé Les fantômes du vieux pays en l’ayant savouré jusqu’à la dernière page, avec la sensation d’avoir eu le souffle coupé tout du long. C’est LE grand roman de cette rentrée littéraire, ne passez pas à côté !

Référence

Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays, traduction de Mathilde Bach, éditions Gallimard, 707 pages

Un immense merci aux éditions Gallimard pour cette magnifique découverte !

 

Une histoire des loups – Emily Fridlund

fridlundMadeline est une adolescente un peu solitaire, élevée par deux parents qui furent membres d’une communauté hippie. Ils vivent dans une certaine pauvreté mais au bord d’un lac dans les bois aux Etats-Unis. Un jour, Madeline observe l’arrivée de nouveaux voisins : des parents et leur petit garçon de quatre ans. Madeline intègre leur famille en tant que baby-sitter et y prend de plus en plus de place. Mais il y a quelque chose d’étranger dans cette famille, qu’elle ne saisit pas sur l’instant. Pourtant, elle est étrangement attirée par cette famille.

En ouvrant ce roman, je m’attendais à quelque chose de poisseux, qui me mettrait mal à l’aise, effet que les bons romans Gallmeister ont l’habitude de me faire. On sent effectivement par le procédé narratif (Madeline nous raconte cette histoire des années après) que quelque chose de tragique s’est passé. Il y a un léger soupçon de mystère dans cette fiction, pas suffisamment bien dosé pour me tenir en haleine. J’ai attendu, sans jamais être sous tension, un dénouement tragique qui s’est avéré peu appuyé et qui arrive probablement beaucoup trop tôt. Une fois le drame arrivé, le peu de suspense retombe et je suis moi-même tombée dans l’ennui simultanément.

Pour autant, ce n’est pas un roman que je déconseille car j’ai apprécié les belles scènes qui se déroulent dans la nature. Grâce à ces scènes, Emily Fridlund m’a permis de visualiser facilement les personnages au milieu de la nature et installe une atmosphère comme je les aime dans le nature writing : on se prend à entendre la pagaie claquer l’eau du lac et les branches des arbres craquer…

Référence

Emily Fridlund, Une histoire des loups, traduction de Juliane Nivelt, éditions Gallmeister, 297 pages

Merci aux éditions Gallmeister pour cette lecture !

Sciences de la vie – Joy Sorman

sormanUn matin, Ninon Moise se réveille brusquement, avec une sensation de brûlure intense sur les bras. Elle est immédiatement saisie par la puissance de cette douleur, qu’elle a du mal à définir : brûlure tout d’abord, mais aussi piqûre, coupure, écorchure… Ce que Ninon et sa mère Esther ont en mémoire, c’est l’histoire féminine de leur famille : aussi loin qu’elles puissent remonter dans leur arbre généalogique, il y eut toujours des femmes atteintes de maladies innommables, inconnues de leur époque, impossibles à soigner.

Ninon est une jeune femme de 17 ans, dont les premiers réflexes face à ce qu’il lui arrive est de chercher à le nommer : Google est alors son ami. Et lorsque Google ne peut plus rien pour elle, elle part à l’assaut du monde médical et hospitalier pour trouver une réponse scientifique au mal qui la ronge, puis un traitement. Même si elle laisse s’écrouler tout son monde de lycéenne (cours, amies, sorties…), elle se bat contre cette destinée.

Alors pourquoi, malgré une intrigue qui semble captivante, n’ai-je pas aimé ce roman, au point de l’abandonner 100 pages avant sa fin ?

  • Ninon m’est restée extérieure, insaisissable. Je n’ai pas réussi à me mettre à sa place. Je voulais ressentir ce qu’était cet état de douleur permanent et irradiant et comprendre les émotions que cela engendrait pour une jeune femme tout juste sortie de l’adolescence. Joy Sorman reste à la surface de cette interrogation, elle ne sonde pas les ressentis de Ninon mais ne fait que lister ses réactions.

 

  • Esther, la mère de Ninon, est une enveloppe vide et un personnage dont je ne comprends absolument pas l’absence de réaction. Certes, Esther est probablement sous le choc de voir que la prophétie familiale s’applique sur sa fille. Mais pourquoi rester totalement passive et ne pas tout faire pour rester proche de sa fille ? Et où sont les autres membres de cette famille ? J’ai notamment été intriguée par l’absence de père mais surtout par l’absence d’explication sur sa non présence.

 

  • Sciences de la vie m’a fait l’effet d’une boucle continue, de répétitions sans fin et sans intérêt. Joy Sorman ne fait que raconter perpétuellement les mêmes démarches entreprises par Ninon, ses symptômes et sa douleur. Je me suis particulièrement ennuyée en lisant des pages qui ne m’apprenaient rien de plus que le chapitre précédent, au point de lire en diagonale certains paragraphes.

 

  • Les chapitres consacrés aux aïeules de Ninon et à leur maladie n’apportent rien à l’histoire de Ninon. Certes, ils illustrent la légende familiale mais ils ne permettent pas de comprendre Ninon et Esther. Au contraire, ils mettent en exergue l’incohérence des réactions de l’une et la passivité de l’autre.

 

Toutefois, je ne voudrais décourager personne de se lancer dans ce roman car je sais qu’il a plu à d’autres lectrices dont je donne beaucoup de valeur aux opinions. Allez-y donc et faites-vous votre avis (et revenez ensuite me dire ce que vous en avez pensé).

 

Référence

Joy Sorman, Sciences de la vie, éditions Seuil, 267 pages

Bibliomaniacs #42

Voici enfin arrivée notre émission consacrée à la rentrée littéraire ! Nous avions hâte de commencer à vous parler de nos trouvailles. Vous verrez que nos avis divergent beaucoup, excepté pour un roman qui fait l’unanimité !

Au programme :

  • Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill
  • Sciences de la vie de Joy Sorman
  • Une histoire des loups d’Emily Fridlund

Bonne écoute !

Un jour, tu raconteras cette histoire – Joyce Maynard

MAYNARD« Je n’ai compris tout le sens du mariage que lorsque le mien était sur le point de s’achever. J’ai découvert ce qu’était l’amour quand le mien quittait le monde. Voici notre histoire » (page 12)

Alors qu’elle ne s’y attend plus, Joyce Maynard rencontre le grand amour, l’amour de sa vie à cinquante-cinq ans. Elle vécut une grande partie de sa vie mariée et eut de ce mariage plusieurs enfants. Lorsqu’elle commence le récit de sa dernière histoire d’amour, Joyce Maynard enchaîne les conquêtes masculines depuis quelques années, sans jamais avoir réussi à établir une relation profonde et de longue durée avec l’un de ces hommes.

Ses trois premières années de relation avec Jim sont une renaissance : grâce à l’expérience de leurs échecs amoureux passés, ils apprennent à se découvrir et à vivre leur amour sans contrainte. Malgré le travail prenant de Jim, qui est avocat, et le besoin de Joyce Maynard de se consacrer des jours/semaines à l’écriture, ils savent se retrouver pour savourer ce qu’ils aiment ensemble : la musique, le vin, la cuisine, les escapades dans la nature…

Leur insouciance prend fin en 2014 lorsque Jim apprend qu’il est atteint d’un cancer du pancréas, c’est-à-dire d’un cancer dont il est extrêmement difficile de guérir et qui est connu pour la souffrance qu’il occasionne. Joyce Maynard raconte cet avant et cet après, en les distinguant schématiquement de la sorte. L’avant, c’est le temps de la légèreté, de leur quasi ignorance de leur bonheur. Ce chapitre est évidemment particulièrement lumineux. L’après, c’est le temps de la lutte et de l’espoir. Lire la suite de « Un jour, tu raconteras cette histoire – Joyce Maynard »

Mémoires d’une fleur – Jacques Pimpaneau

SAXIFRAGEChine, dynastie Tang (618-907).

Saxifrage est fille unique, orpheline de mère depuis que celle-ci a quitté son père pour un autre homme. Son père l’élève comme un fils, en lui fournissant une éducation lettrée. Elle apprend le taoïsme et aime particulièrement la poésie. Cela l’amène à passer quelques temps dans un couvent, avant de mener une vie totalement différente, une vie de courtisane.

« Cette existence, je l’ai choisie et ne regrette rien. » (page 95)

Dans ce roman écrit à la première personne, du point de vue de Saxifrage, le lecteur découvre les pensées de celle-ci lorsqu’elle était au couvent puis courtisane. C’est une manière intelligente de faire découvrir la pensée taoïste et les débats sociaux et artistiques de l’époque.

« Lorsque je peins un paysage ou tout autre sujet, ce n’est finalement pas le paysage que je peins, je peins ce que je pense au lieu de le dire par des mots. Une peinture est l’union d’une réalité et d’une pensée. » (p.82)

La narration est faite de plein d’anecdotes et de petites histoires, racontées par les hommes fréquentés par Saxifrage à l’occasion des dîners. Jacques Pimpaneau fait de ce personnage non pas une prostituée mais une femme libre de son corps et sûre d’elle-même. Elle fit ce choix de vie, préférant ni se tuer au travail ni vivre enfermée chez un époux ou concubin.

Mémoires d’une fleur est un court roman plein de sagesse et de douceur, que je recommande aux lecteurs qui aiment les récits contemplatifs.

Référence

Jacques Pimpaneau, Mémoires d’une fleur, éditions Philippe Picquier, 143 pages

Un grand merci aux éditions Philippe Picquier, qui m’ont non seulement fait découvrir ce beau roman, mais aussi leur maison d’édition à travers ce roman. Il est certain que je lirai beaucoup d’autres romans de cet éditeur à l’avenir !

 

Les sables de l’Amargosa – Claire Vaye Watkins

IMG_20170809_185246_612La Californie est ravagée par la sécheresse. Un désert fait de dunes de sables envahi petit à petit le territoire nord-américain, ce qui a poussé des millions d’entre eux à immigrer dans des Etats plus humides.

Luz et Ray forment un couple atypique, qui tente de survivre à Los Angeles : il n’y a plus d’Etat de droit et il faut ruser pour pouvoir se nourrir et boire. Ils croisent une petite fille étrange puis décident de partir de la Californie, alors même que toutes les frontières entre Etats sont désormais fermées.

Je me faisais une joie de lire cette dystopie, ayant adoré toutes celles lues dernièrement. J’avais d’ailleurs gardé en tête le merveilleux roman de Jean Hegland, Dans la forêt. C’est certainement une des raisons qui expliquent ma déception.

Il m’a été très difficile de croire à cette histoire. La problématique de sécheresse posée dès le départ est très intéressante et je l’ai acceptée facilement. Mais j’ai régulièrement relevé des incohérences au cours de ma lecture, ce qui m’a perturbée. Pour ne pas spoiler ceux qui voudraient lire ce roman, je ne peux malheureusement pas expliquer pourquoi. Lire la suite de « Les sables de l’Amargosa – Claire Vaye Watkins »

L’ascension du Mont Blanc – Ludovic Escande

ESCANDE LudovicLudovic Escande est en pleine procédure de divorce le soir où il dîne avec Sylvain Tesson. Il n’a jamais osé parler de ses problèmes personnels avec les écrivains qu’il fréquente en tant qu’éditeur chez Gallimard. Mais ce soir là, il s’ouvre à Sylvain Tesson et lui explique à quel point il l’envie de pouvoir décider de partir escalader une montagne sur un coup de tête. Il a toujours rêver de faire l’ascension du Mont Blanc. Ni une ni deux, Sylvain Tesson le convainc que cet exploit est à sa portée, à condition qu’il s’y prépare physiquement plusieurs mois à l’avance.

Après une visite chez le médecin, du jogging et un rééquilibrage alimentaire, Ludovic Escande part dans les Alpes avec Daniel Du Lac, Sylvain Tesson et Jean-Christophe Ruffin. Ce dernier les héberge dans son chalet alpin pour la préparation de Ludovic Escande avant leur grande ascension.

Ludovic Escande raconte les mois de préparation à la parisienne, les quelques jours intenses avant l’ascension du Mont Blanc et bien évidemment l’escalade de celui-ci. Au-delà d’un récit d’aventure alpine, il s’agit aussi d’une histoire d’amitiés et d’un récit sur le dépassement de soi et la reconstruction après une période de doutes. Lire la suite de « L’ascension du Mont Blanc – Ludovic Escande »

La petite danseuse de quatorze ans – Camille Laurens

DegasMarie Van Goethem est née à Paris le 7 juin 1865. Elle ne fut jamais connue sous ce nom et l’Histoire n’aurait rien retenu d’elle si Edgar Degas ne s’en était pas inspirée comme d’un modèle pour réaliser sa sculpture très connue exposée aujourd’hui à la National Gallery of Art de Washington.

« Savait-elle, quand elle posait dans son atelier, que grâce à lui elle mourrait moins que les autres petites filles ? Stupide question, comme si l’oeuvre comptait plus que la vie. »

Camille Laurens a toujours été très touchée par cette sculpture en cire, qui fut pourtant source de polémique et de nombreuses critiques lors de son exposition en 1881. En effet, elle ne correspondait absolument pas aux normes de beauté de l’époque et choqua la bourgeoisie. L’écrivaine se pose la question des intentions d’Edgar Degas en choisissant ce sujet et en le modelant de la sorte : cherche-t-il à donner foi aux théories physionomistes de l’époque, à dénoncer les conditions de travail des petits rats de l’opéra qui finiront pour la plupart prostituées ?  Lire la suite de « La petite danseuse de quatorze ans – Camille Laurens »