Il n’en revint que trois – Gudbergur Bergsson

bergsson« Il affirmait que l’issue de cette histoire précise n’avait pas plus d’importance que celle de n’importe quel autre récit, ce qui comptait, c’étaient les péripéties entre le début et la fin. »

Trois sœurs ont quitté la ferme familiale perdue dans la campagne islandaise dans leur jeunesse, ne supportant plus cette vie. Un jour, leurs parents voient débarquer deux bébés, les filles de leurs propres filles et les élèvent comme leurs propres enfants. Dans les années 1940, elles font la connaissance d’un allemand qui semble vivre caché dans une grotte non loin de chez elles.

Gudbergur Bergsson raconte la vie de cette famille étrangement composée mais surtout le chamboulement de la Seconde Guerre mondiale pour les islandais.

« Si Hitler n’existait pas, les Amerloques ne seraient pas venus ici et nous serions encore des Esquimaux à la périphérie de la planète. »

Il m’est difficile de parler de ce roman, dont le début m’a pourtant beaucoup plu. Gudbergur Bergsson raconte d’abord l’Islande comme un pays fait d’une certaine superstition et d’une culture féerique. Les passages qui marquent cette culture au début du livre sont particulièrement magiques. Lire la suite de « Il n’en revint que trois – Gudbergur Bergsson »

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Ecoute la ville tomber – Kate Tempest

tempest2« Tu trimes, tu bouffes, tu dors, tu baises, tu bois, tu danses, tu crèves. »

Comment parler de LA pépite de cette rentrée littéraire, de LA grande découverte littéraire ? Je ne sais comment aborder ce roman époustouflant en utilisant les mots qui lui rendront le mieux justice. Commençons par dire quelques mots de l’intrigue…

Harry est dealeuse et fait ce travail avec son ami Léon. Ils vendent de la drogue directement dans les grands bureaux londoniens et dans les soirées chics. Lors de l’une de ces soirées, elle rencontre Becky et toutes deux ont comme un coup de foudre, qui ne se matérialise pourtant pas de suite. Becky est danseuse mais n’arrive pas à percer. Elle cumule les boulots alimentaires et notamment un travail de masseuse, pour s’offrir le temps de sa passion. Elle est en couple avec Pete, pour qui elle avait eu un coup de foudre.

« Elle fit de lui un homme, une femme, un enfant. Il n’avait jamais rien connu d’aussi intense. Lors d’une fête il se retrouva assis sur ses genoux, à minauder, rien que pour elle. Il aimait ce qu’il devenait sous son regard. Un coup d’œil de sa part et il se mettait à rire bêtement, à sautiller, à faire le pitre, pour elle. Au coup d’œil suivant il redevenait sérieux et taciturne, la passion le consumant à la moindre vibration de ses cils. Avec elle il passa par tous les stades. Elle était comme un corps étranger qui l’avait parasité. Un fragment métallique logé dans un organe vital. Un éclat d’obus scélérat qui s’était incrusté la première fois où il avait posé les yeux sur elle, l’instant où il avait senti la déflagration. »

A travers les histoires de Harry, Léon, Becky et Pete, Kate Tempest raconte la vie de ces trentenaires londoniens sans avenir mais aussi celle désabusée de leurs parents. Elle montre la manière dont ils sont à la recherche de sens : par une vocation, une passion, une relation…

« Chacun cherche cette étincelle qui donnera du sens à sa vie. Cette miette de perfection fuyante qui fera peut-être battre leur cœur plus fort. »

« Tout le tue, et pourtant sa vie ne finit pas de n’en plus finir : le matin arrive et il est encore là, les yeux ouverts. Vivant. »

J’ai été immédiatement aspirée par le rythme de ce roman, la résonance des mots utilisés, le style si graphique de Kate Tempest. Je n’en revenais pas de lire les phrases que j’avais sous les yeux, tant leur puissance était aveuglante. Tout n’y est que beauté, justesse et finesse. Elle a un don pour décrire les effets d’une émotion, d’une découverte, d’une rencontre entre deux personnes, les coups de foudre. Il y a quelque chose de radieux, d’extrêmement lumineux dans ces passages.  Lire la suite de « Ecoute la ville tomber – Kate Tempest »

L’année de l’Education sentimentale – Dominique Barbéris

barberis« Pour chacune d’elles, la vie des autres était un mystère. Mais elles avaient besoin des autres pour apprécier ce qu’elles vivaient. C’était en comparant qu’elles arrivaient à se faire une idée de leur vie. Sans possibilité de comparer, leur vie leur paraissait indéchiffrable. » (page 38)

Florence, Muriel et Anne sont d’anciennes amies d’études. Elles se sont connues en fac de lettres dans les années 1980 et ont depuis pris des chemins différents. Par un jour d’été dans les années 2010, elles se retrouvent chez Muriel. Elles ont toutes pris 30 années, quelques kilos et des regrets. Elle passent deux jours dans la maison de campagne de Muriel. Elles discutent, beaucoup. Elles se remémorent leurs souvenirs d’études, leur voyage en Italie, l’élection de Mitterrand. Elles se racontent ce qu’il s’est passé dans leur vie et dans celle de leurs anciens camarades depuis 1981.

« Elles avaient des milliers de fois mis la table, débarrassé la table, secoué les miettes, mis la vaisselle dans la machine, fait cuire du bifteck, acheté du Sopalin. » (p.43)

La narration de ce court roman suit leur discussion le temps de la soirée qu’elles passent ensemble : Dominique Barbéris use des dialogues, flash-backs et descriptions en suivant le rythme de la conversation des trois femmes. Le livre en est d’autant plus dynamique et rythmé.  Lire la suite de « L’année de l’Education sentimentale – Dominique Barbéris »

Le ministère du bonheur suprême – Arundhati Roy

roy2Jahanara Bégum vit à Delhi, où elle donne d’abord naissance à trois filles. Son quatrième enfant, Aftab, est hermaphrodite. Puis, son cinquième est un garçon. Elle élève Aftab comme s’il était un garçon à part entière, sans particularité physique. Mais rapidement, Aftab ne perçoit pas les choses ainsi et se ressent comment une femme.

A l’adolescence, il fait la découverte de la Khwabgah, une maison où vivent plusieurs hijra. Il s’agit du nom donné en Inde aux femmes « emprisonnés dans un corps d’homme ». Là-bas, il découvre que ces femmes vivent plus librement et s’en fait des amies. A 14 ans, lorsque sa voix et son corps changent et qu’il ne peut plus le supporter, il rejoint leur communauté et prend le nom d’Anjum.

« Tu sais pourquoi Dieu a créé les Hijra ? […]

-Non, pourquoi ?

-C’était une expérience. Il avait décidé de créer quelque chose, un être vivant incapable de bonheur. Alors, il nous a fabriquées. » (page 37)

Anjum vécut à la Khwabgah pendant 30 ans, jusqu’à ce jour où elle prit la décision de changer de lieu de vie et construisit une maison dans un cimetière, qui servit ensuite de fond de commerce funéraire. Son plus grand rêve, que son corps ne lui permettait pas de réaliser, était d’avoir un enfant.

Arundhati Roy m’a ouvert les yeux sur ces hommes profondément malheureux et exclus de la société parce qu’ils sont transsexuels. Anjum est une femme extraordinaire, qui sut faire les choix lui assurant le meilleur chemin vers sa liberté. Lire la suite de « Le ministère du bonheur suprême – Arundhati Roy »

Mon bilan de janvier

C’est reparti pour une nouvelle rentrée littéraire. Je n’ai pas encore pris le temps de faire beaucoup de repérage, si ce n’est la sortie du dernier tome de la Saga prodigieuse, que j’attendais avec impatience.

Pour janvier, peu de lectures pour le moment, mais le mois de janvier ne fut pas mitigé : j’ai aimé ou bien j’ai détesté ce que j’ai lu !

Mes coups de cœur

Mes déceptions

 

King Kong Théorie – Virginie Despentes

 

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« D’où cette proposition simple : allez tous vous faire enculer, avec votre condescendance à notre endroit, vos singeries de force garantie par le collectif, de protection ponctuelle ou vos manipulations de victimes, pour qui l’émancipation féminine serait difficile à supporter. Ce qui est difficile, c’est encore d’être une femme, et d’endurer toutes vos conneries. Les avantages que vous tirez de votre oppression sont en définitive piégés. Quand vous défendez vos prérogatives de mâles, vous êtes comme ces domestiques des grands hôtels qui se prennent pour les propriétaires des lieux… des larbins arrogants, et c’est tout. » (page 150)

Voici un essai percutant, à la fois par les idées qui y sont passées mais aussi par la forme directe et provocatrice du texte !

Virginie Despentes livre sa vision du féminisme et dénonce pour cela un certain nombre d’idées reçues. Elle attaque l’idéal de la belle femme blanche et plaint les hommes qui voudraient sortir du cliché de la virilité qui les contraint souvent à un comportement contraire à leur personnalité ou à ce qu’ils voudraient être.

Ses prises de position sur la pornographie et la prostitution ont le grand mérite d’être franches et de forcer à une réflexion qui sort des discours classiques sur ces sujets.

Bref, j’ai adoré et j’ai décidé de me lancer dans un de ses romans dans les prochains mois!

Référence

Virginie Despentes, King Kong Théorie, éditions Grasset, 159 pages

Les loyautés – Delphine de Vigan

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Hélène est professeure au collège. Elle perçoit une chose anormale chez l’un de ses élèves, Théo. Il y a chez lui quelque chose de cassé, quelque chose qu’il cache. Hélène est persuadée qu’il est maltraité, son comportement lui rappelant trop bien sa propose expérience. Quoiqu’il lui en coûte, elle fera tout pour l’aider et le sauver.

Mathis est le meilleur ami de Théo. Tous les deux, ils testent de nouvelles expériences, repoussent les limites de ce que leur corps peut accepter. Ils boivent jusqu’à s’en rendre malade. Mathis est de plus en plus gêné par ce que Théo le pousse à faire, mais ne sait pas comment sortir de cette spirale.

La mère de Mathis, Cécile, ne voit pas ce qui se passe sous ses propres yeux, trop occupée à devoir supporter son époux. Quant aux parents de Théo, ils sont divorcés et ni leur relation ni leur état de santé ne leur permettent de veiller sur leur enfant.

J’étais habituée à une Delphine de Vigan qui sait raconter les personnages sur le bord du gouffre, qui sait décrire les failles les plus profondes. Les personnages des Loyautés sont de ceux-là mais l’écriture est trop appuyée, trop grossière, trop rapide, pour que cela ait fonctionné sur moi. L’intrigue manque de finesse, comme si tous les ingrédients d’un bon roman triste avaient été réunis pour faire un livre qui se vende bien. Bref, je suis déçue car Delphine de Vigan a toujours su me toucher à travers ses romans.

Référence

Delphine de Vigan, Les loyautés, éditions JC Lattes,

Et soudain, la liberté – Caroline Laurent & Evelyne Pisier

PISIEREvelyne Pisier commença à travailler sur un roman autobiographique, qu’elle présenta à son éditrice Caroline Laurent. La relation d’écrivaine-éditrice se transforma en une amitié solide en l’espace de quelques mois. Lorsque Evelyne Pisier mourut sans avoir terminé son roman, Caroline Laurent fit le pari de finir cette oeuvre, en y incorporant des chapitres sur leur amitié et le travail de l’éditeur.

Evelyne Pisier raconte l’histoire de son alter ego, Lucie. Née en 1941, elle vécut dans une famille de haut-fonctionnaires français en Indochine puis en Nouvelle-Calédonie. Le début du roman est l’occasion de raconter une partie peu connue de l’Histoire française, celle de la Seconde Guerre mondiale depuis l’Indochine. Les pages sur la vie dans le camp de concentration japonais sont édifiantes. Le reste du roman s’attache beaucoup plus à raconter l’enfermement puis la libération de Mona, la mère de Lucie. Celle-ci prend goût à la liberté grâce à son amant et à la lecture et se défait petit à petit de l’emprise de son époux.

 La lecture de Et soudain, la liberté se fait par l’alternance des deux points de vue : celui d’Evelyne Pisier, qui mélange fiction et récit, et celui de Caroline Laurent, qui raconte la construction du livre, ses enjeux et ses discussions avec l’écrivaine. J’aurais aimé me contenter de la fiction proposée par Evelyne Pisier (ou bien d’un récit 100% autobiographique). Les chapitres de Caroline Laurent sur le rôle de l’éditeur et de l’écrivain ne m’ont rien appris et ont perturbé le rythme du roman. Lire la suite de « Et soudain, la liberté – Caroline Laurent & Evelyne Pisier »

Shibumi – Trevanian

SHIBUMINicholaï Hel est né en 1925 à Shanghaï d’une mère russe et d’un père allemand. Il a passé sa jeunesse en Chine, où il a appris à parler de nombreuses langues et où son éducation fut multiculturelle. Il vécut ensuite plusieurs années au Japon, dans une école d’enseignement du jeu de Go. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, il se fit recruter par les services d’occupation américaine comme décodeur de messages secrets. Il a ensuite fait carrière dans le contre-terrorisme, en tant que tueur à gage. A 50 ans, il a pris sa retraite dans le pays Basque, où il s’occupe en faisant de la spéléologie avec son ami Le Cagot.

Un jour, une jeune femme du nom d’Hannah Stern débarque dans son château afin de lui demander son aide et sa protection pour tuer les meurtriers de Septembre noir.

La venue de la jeune américaine va bouleverser la vie calme de Nicholaï Hel, la Mother Company (organisation supra-étatique visant à défendre les intérêts économiques des USA et des pays de l’OPEP) décidant de faire avorter tout potentiel projet d’aide de M. Hel.

« […] si nous renonçons à la beauté de notre lutte pour la vie, alors les barbares ont déjà gagné. » (page 102)

Les péripéties d’Hannah Stern sont finalement un prétexte pour raconter la vie de ce personnage incroyable qu’est Nicholaï Hel. A travers ce tueur à gages, Trevanian raconte l’Histoire du Japon, dont la culture a été bouleversée suite à l’occupation américaine et russe à partir de 1945. Le niveau historique de ce roman est assez impressionnant Lire la suite de « Shibumi – Trevanian »