No home – Yaa Gyasi

NO HOME 3« Tu veux savoir ce qu’est la faiblesse ? C’est de traiter quelqu’un comme s’il t’appartenait. La force est de savoir qu’il n’appartient qu’à lui-même. »

Ce roman choral de Yaa Gyasi commence en 1764, au Ghana. Deux sœurs qui ne se sont jamais connues car elles ont été séparées très rapidement après leur naissance voient leurs vies bouleversées par la mise en place du commerce des esclaves. Effia est mariée au gouverneur du fort de Cape Coast, dont les sous-sols servent à emprisonner les esclaves avant leur traversée de l’Atlantique. Esi est une esclave détenue dans le même fort, et envoyée aux Etats-Unis. Les deux soeurs ont des enfants dont les vies seront radicalement différentes.

« Ces larmes étaient une sorte de routine. Elles étaient versées par toutes les femmes. Elles tombaient jusqu’à ce que le sol se transforme en boue. La nuit, Esi rêvait que, si elles pleuraient toutes à l’unisson, la boue se transformerait en une rivière qui les emporterait vers la mer. »

La descendance d’Effia se voit confier le rôle de commerçant d’esclaves et essaie de s’en défaire pour vivre libre et en paix. Les enfants et petits-enfants d’Esi grandissent quant à eux dans un pays qui les enchaîne et les renvoie systématiquement à la couleur de leur peau. Lire la suite de « No home – Yaa Gyasi »

Chère Ijeawele – Chimamanda Ngozi Adichie

product_9782072721977_195x320Ce texte est un court essai de moins de 80 pages, écrit par Chimamanda Ngozi Adichie sous la forme d’une lettre à l’une de ses amies, qui vient d’accoucher d’une fille. L’écrivaine nigériane lui livre de manière la plus modeste des conseils pratiques et concrets pour que son amie élève sa fille de manière à en faire une personne libre et indépendante.

Pour cela, elle classe ses conseils en 14 points, qui abordent le bonheur de la mère (qui est une femme avant d’être mère), la place du père, le vocabulaire utilisé pour parler à son enfant, l’apprentissage de la lecture comme source de développement personnel, la sincérité et la bienveillance (plutôt que la nécessité de plaire aux autres), la liberté de choisir son apparence physique…

C’est une lecture qui m’a énormément intéressée car c’est un sujet que j’ai toujours trouvé passionnant et le traiter sous la forme d’une lettre à une amie est une excellente idée. C’est aussi une manière de rendre ces réflexions extrêmement accessibles. J’ai aussi beaucoup aimé cette lecture car elle m’a renvoyé à des souvenirs d’enfance et à ma propre identité. Je suis persuadée que chacun y trouvera des conseils ou des expériences qui lui parleront particulièrement. J’encourage vraiment tous les parents à lire ce petit livre, qu’ils aient un fils ou une fille car peu importe : les garçons doivent eux aussi recevoir une éducation féministe !

Référence

Chimamanda Ngozi Adichie, Chère Ijeawele, ou manifeste pour une éducation féministe, traduit par Marguerite Capelle, éditions Gallimard, 78 pages

Un barrage contre le Pacifique – Marguerite Duras

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Dans les années 1930 en Indochine, une femme se bat contre l’administration coloniale française qui met tout en oeuvre pour la ruiner. Cette femme, que l’on ne connaît que sous le nom de « la mère », a acheté une concession agricole avec l’argent économisé pendant 15 ans, sans savoir que cette concession était inexploitable. Elle fit partie d’un grand nombre de français à qui fut attribué un terrain régulièrement inondé par le Pacifique, faute de pouvoir graisser la patte d’un agent colonial.

Aidée des villageois et de ses enfants, elle tenta de lutter contre le Pacifique en construisant des digues, qui ne tirent pas longtemps. Ruinée, elle est complètement désespérée d’avoir gaspillée autant d’années d’économies dans un projet stérile qu’elle ne pourra pas léguer à ses deux enfants, Joseph (20 ans) et Suzanne (17 ans).

L’unique solution de survie de ses enfants est la fuite : ils ne conçoivent pas de rester vivre dans ce lieu infertile, terre de malheur et de désespoir. Mais il leur est également extrêmement difficile d’abandonner leur mère. Pour essayer de s’en sortir, ils ne voient que peu de moyens : gagner de l’argent très rapidement (et pas nécessairement de manière honnête) et marier Suzanne à un homme riche.

« M. Jo s’empara de la main de Suzanne pour la retenir de glisser dans la cruauté. » (page 103)

Je n’avais absolument pas idée de ce qui m’attendait en lisant ce roman et j’étais à mille lieux d’envisager le poids de noirceur et de cruauté contenu dans celui-ci. Lire la suite de « Un barrage contre le Pacifique – Marguerite Duras »

La tresse – Laetitia Colombani

tresseSmita fait partie de la caste la plus basse, celle des Dalits. Cette jeune femme et mère de famille vit dans l’Uttar Pradesh avec son mari et sa petite fille de 6 ans. Elle gagne sa vie en vidant à la main les fosses d’aisance des habitants de son quartier. Son seul espoir est que sa fille Lalita puisse être scolarisée, pour avoir une chance de faire autre chose de sa vie.

Giulia travaille dans la fabrique de perruques de son père, en Sicile. Cette jeune femme d’à peine 20 ans fait la rencontre d’un bel homme originaire d’Inde, qui lui apprend la tendresse et l’amour.

Sarah est une quadragénaire hyperactive qui semble avoir tout réussi : malgré ses deux mariages qui ont échoué, elle a trois beaux enfants dont elle s’occupe et une belle carrière dans un grand cabinet d’avocat où elle s’attend à être nommée “Managing Partner” d’ici peu.

La tresse est un beau portrait de femmes déterminées et libres, qui ont décidé de ne pas se laisser dicter leurs choix de vie. Ce sont des femmes pour qui la réussite professionnelle importe beaucoup car elle conditionne leur indépendance. Même si ces femmes sont pleines d’espoir et connaissent parfois la réussite, leur portrait n’est pas manichéen : elles vivent également des périodes de doute profond et de désespoir. Lire la suite de « La tresse – Laetitia Colombani »

Cortex – Ann Scott

CortexUne bombe a explosé lors de la cérémonie de remise des Oscars. L’explosion eut lieu dans les premiers rangs, où sont installés tous les représentants des films en compétition et toutes les célébrités du cinéma. La communauté américaine du cinéma est complètement décimée.

Angie, une jeune réalisatrice française accompagnait son ex petit-ami qui assistait à la soirée. Ils s’étaient retrouvés depuis deux jours et ne se quittaient plus. Russ, un vieux producteur, assure la réalisation de cette cérémonie depuis des années et envisageait de s’arrêter après celle-ci, sans savoir de quoi serait fait son quotidien ensuite. Sa femme étant décédée depuis un mois, cette cérémonie le maintenait la tête hors de l’eau et l’empêchait de sombrer. Burt est un humoriste qui partage des podcasts cinglants et moqueurs depuis quelques temps, en cachant son identité derrière un masque. Il était également présent à cette cérémonie et a réalisé un podcast dans le hall du théâtre, pour se moquer de toute cette effervescence et critiquer ce qu’est devenu le cinéma américain.

J’ai été saisie par le réalisme de ce roman, qui est extrêmement puissant. Se retrouver devant plusieurs pages de listes d’acteurs et de réalisateurs très connus décédés a quelque chose de bouleversant, au point que l’on continue de penser à cette liste de décès bien après avoir refermé le roman. Lire la suite de « Cortex – Ann Scott »

Les proies – Thomas Cullinan

Les proiesMai 1864, Virginie. Alors qu’elle se promenait dans les bois, Amelia Dabney trouve un soldat Yankee blessé. Cette jeune fille de 13 ans n’est pas perturbée par le fait de croiser un soldat ennemi de la cause des Etats confédérés. Au contraire, elle décide de le secourir et l’amène jusqu’à la pension pour jeunes filles dans laquelle elle est scolarisée.

« C’était la première fois que je me trouvais aussi près d’un Yankee, et je me suis soudain rendu compte de quelque chose. Ils n’ont pas l’air très différents de nos soldats. » (page 12)

La pension de Miss Martha Farnsworth n’accueille plus que cinq demoiselles dans ces temps de guerre civile. En tout, 8 femmes y habitent : les pensionnaires, les deux sœursqui dirigent l’école, Martha et Harriet, et leur bonne Mattie.

John McBurney est un caporal originaire d’Irlande, qui a rejoint l’armée nordiste à peine débarqué aux Etats-Unis. Lorsqu’il se retrouve pris en charge au milieu de tant de jeunes filles, il vit dans un rêve. Chacune d’entre elles cherche à attirer son attention et à le séduire. Il ne sait plus où donner de la tête et les courtise toutes en cachette. Cela créé une véritable pagaille dans ce pensionnat où les adolescentes ont déjà beaucoup de mal à s’entendre en temps normal… Lire la suite de « Les proies – Thomas Cullinan »

Cartes postales de Grèce – Victoria Hislop

20170708_153718Ellie est une jeune anglaise. Régulièrement, elle trouve une carte postale grecque dans sa boîte aux lettres, adressée à une personne qui devait très probablement être la précédente occupante de son appartement. Un jour, elle ne reçoit pas une simple carte postée de Grèce, mais un carnet contenant des notes très personnelles : un homme y raconte son voyage à travers toute la Grèce mais surtout la façon dont il essaie tant bien que mal de surmonter un abandon amoureux.

« Certaines choses ne peuvent être détruites, comme l’hospitalité et l’art du récit grecs. » (page 407)

Ce mystérieux homme alterne le récit de son propre séjour en Grèce et la narration des histoires qui lui sont racontées par les personnes qu’il croise sur son chemin. C’est un collectionneur d’histoires individuelles, qui font de ce livre un mélange de roman et de recueil de nouvelles. Quel merveilleux concept ! Dans ces nouvelles on y croise toutes sortes de personnages : un maraîcher qui tombe amoureux d’une statue d’Aphrodite, deux touristes français en lune de miel, des frères qui se battent pour la réussite professionnelle… Les tons sont variés, tantôt léger voire romantique, tantôt tragique et cruel.

 

Le narrateur-auteur de ce carnet collectionne les histoires des personnes qu’il croise sur son chemin un peu comme il collectionne les cartes postales. Toutes ces histoires sont indépendantes les unes des autres mais ont pour point commun de tisser le canevas de l’identité grecque : on y découvre sa culture hellénique, son attachement à la religion et aux traditions, l’importance de la superstition mais aussi l’ancrage de la haine pour les turcs et les étrangers plus généralement, le sexisme… Victoria Hislop raconte ce pays sans en faire un portrait idyllique. Elle présente la Grèce sous toutes ses formes, que cela soit favorable ou défavorable à ce magnifique pays, mais sans jamais présenter de jugement.  Lire la suite de « Cartes postales de Grèce – Victoria Hislop »

Géopolitique du moustique – Erik Orsenna

IMG_20170617_092332_970Les moustiques sont une illustration très parlante et concrète de la mondialisation : ils sont présents partout dans le monde mais ne causent pas les mêmes dégâts dans les régions où on les trouve. Le moustique est un insecte qui a tout compris du manuel de survie dans une ère globalisée : il est petit, mange de tout, habite partout, se reproduit à une vitesse folle, est sociable et aime la diversité. Il s’adapte donc à tout pour survivre.

Le problème est que le moustique est l’être vivant qui tue le plus sur Terre : il est le vecteur d’un nombre impressionnant de maladies (chikungunya, paludisme, Zika, fièvre jaune, fièvre japonaise, dengue…). Le paludisme à lui seul tue plus de 400 000 personnes chaque année. Lire la suite de « Géopolitique du moustique – Erik Orsenna »

Toxique – Samanta Schweblin

A19781 (1)Amanda est hospitalisée. Elle est prise dans une urgence, celle de raconter son histoire à David. Alors qu’elle était en vacances à la campagne, dans une maison qu’elle louait, Amanda croisa le chemin de Carla, la mère de David. Celle-ci lui raconta alors sa propre histoire, pleine de mystère : lorsqu’il était un tout petit enfant, David fut gravement malade. Il s’empoisonna dans une rivière et Carla dut avoir recours aux services d’une guérisseuse pour le sauver.

« Je ne peux pas croire en une telle histoire, mais à quel moment de l’histoire faut-il le dire ? »

Amanda raconte donc à la fois l’histoire de sa fille Nina mais aussi celle de Carla et David. Les histoires de ces deux mères et enfants se croisent et se recoupent. Samanta Schweblin maintient le lecteur dans un état de tension permanente extrêmement forte. Il est pratiquement impossible de reposer ce livre tant son mystère est saisissant. Bien que je ne sois pas une adepte des romans mêlant réalisme et magie, j’ai été totalement emportée par celui-ci, sans que je n’arrive vraiment à me l’expliquer. Le rythme de la narration d’Amanda y est certainement pour beaucoup puisque l’on sent qu’elle joue sa vie mais que d’autres vies sont également en jeu dans son témoignage. Lire la suite de « Toxique – Samanta Schweblin »